Le poème raté (suite et fin)

Publié le par Alain Surre

Le poème raté (suite et fin)

 

Le poème raté (Suite et fin)

Ainsi le poème retrouva sa liberté et fut amené, malgré lui, à faire de la haute voltige. Livré aux courants aériens, écartelé entre basses et hautes pressions, à réaliser mille et une circonvolutions, totalement soumis aux lois atmosphériques. Mais le plus souvent il évoluait au ras du sol. Entre deux tuyaux d’échappement, des souffleries qui l’envoyaient faire quelques pirouettes, des semelles et des pneus qui tentaient de l’aplatir.

C’était donc ça la liberté ? Quelle emprise avait-il sur le monde extérieur ? Aucune. Il n’était qu’un poème accroché à son support comme un naufragé à son radeau. Et il dérivait, il dérivait. Triste sort, il aurait mieux valu finir au pilon. C’eut été plus digne, quoique puissent en penser tous ces auteurs.

Une violente rafale le plaqua contre un mur en béton, la face contre une affiche récemment encollée dont les bordures encore fraîches le retinrent prisonnier. Suivit une pluie diluvienne qui se mit à tomber brusquement, et la feuille de papier fut entièrement détrempée, l’encre diluée à la colle puis à de la pâte à papier. Fin du voyage, eut-il juste le temps de penser.

Quand un soupçon de conscience lui revint, instantanément deux images se présentèrent : une affiche publicitaire et un puissant déluge. Il se souvenait de la fin de son drôle de périple. Mais alors quoi ? Existait-il à nouveau ? Et comment cela était-il possible ?

Il était à nouveau dans les airs, mais cette fois il était une voix, une bouche, un corps, un esprit, et il se reconnut alors en ce clochard qui du fond de sa mémoire l’avait refait surgir après que son support ce soit envolé. Le clochard s’était rappelé de lui, sans doute par tâtonnement avec d’innombrables essais, mais au bout du compte il l’avait bel et bien retrouvé.

Toute sa perception en fut chamboulée. Il se sentait calme. Étrangement calme d’ailleurs, et cette sensation était nouvelle. Manifestement il avait trouvé bien plus que cette reconnaissance recherchée à tout prix : sans doute un peu de sens à toutes ses péripéties, du moins suffisamment pour gagner une certaine sérénité ou plutôt légèreté. Sa représentation extérieure s’en trouva modifiée. Les évènements perdirent peu à peu de leur gravité, et les êtres, de leur importance. L’image du naufragé fut remplacée par celle d’un nuage et de son ombre qui passerait tantôt sur des vagues, tantôt sur des villes, des forêts, des prairies. Comme une projection, un simple reflet aux formes mouvantes évoluant entre ciel et terre.

 

Illustration : Chagall…

Publié dans Les temps modernes

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lassuite 14/08/2017 11:00

Dans le soleil t dans le vent...

Luicémoi 14/08/2017 10:58

la poésie me les brise, comme le rocher brise la mer. Et je m'en vais, clopin,-clopant...

Catalanass 14/08/2017 10:54

Depuis qui'ils (?) ont supprimé la rubrique poétique dans l'Indépendant, je n'achète plus ce journal tombé dans le tout-venant de l'actualité. Je n'ai entendu aucun cri, aucune protestation, aucun sanglot (pas même le sanglot long de l'automne), aucune rébellion du côté des instances culturelles de la ville Et je pleure...

Jojo de Carpentras 14/08/2017 10:47

On est toujours le mauvais poète de l'autre. Moi, je vis dans ma tanière, je me chauffe et je me climatise au feu de ma poésie et celui qui crache dessus n'éteindra jamais ce feu.

Foutraque 14/08/2017 10:43

Pour conduire mon poème, je suis seul maître à bord.

L'Insipide 14/08/2017 10:42

Pas de cotation à la bourse de la poésie. Il n'y a que de vieux profs édentés pour en tirer du jus, mais souvent quel jus malodorant!...

L'Insipide 14/08/2017 10:39

Quel étrange objet que le poème.