Les voyelles c’est pour rire

Publié le par Bernard Revel

Les voyelles c’est pour rire

Les voyelles c’est pour rire

Vous avez sans doute remarqué que le rire comme la musique est un langage universel. Il n’y a pas de rire catalan, ouzbek ou bushmen. Mon rire se comprend aussi bien à Kyoto, qu’à Olsztyn ou Llupia. Cela vient peut-être du fait qu’on ne rit qu’avec des voyelles. Ce qui complique la communication, dans le monde, ce sont les consonnes. Essayez de lire à haute voix du polonais, vous comprendrez ce que je veux dire. Faites prononcer un mot plein de « r » à un Japonais, ou faites dire « un jipijapa de paja ligera » à un Parisien et vous mesurerez la responsabilité des consonnes dans le cloisonnement des cultures. Je suis sûr qu’à elles seules, elles ont causé plus de guerres que le nez de Cléopâtre, le coup d’éventail du dey d’Alger et la dépêche d’Ems réunis.

Le rire se moque des consonnes. Il les ignore superbement. Rimbaud donne aux voyelles des couleurs : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu ». Je veux bien. Mais c’est un peu tiré par les cheveux. Certes, c’est de la poésie. Alors c’est permis. Et puis, c’est beau : « A, noir corset velu des mouches éclatantes ». En revanche, la concordance des voyelles avec les différentes sortes de rire n’a rien de fantaisiste : A franc, E gêné, I naïf, U moqueur, O étonné. Il y a bien d’autres nuances. Avec le E surtout qui, selon son accentuation, peut exprimer aussi l’ironie ou la cruauté. Ne parlons pas du rire jaune : il est en général silencieux. Le rire jaune est un faux rire. Il y a beaucoup de faux rires, pas seulement des jaunes, mais des sonores aussi, des rires forcés, des rires qui cachent des colères, des sentiments, que sais-je. Ils font couac dans une conversation. Certaines émissions de télé sont pleines de faux rires. C’est triste un faux rire. 

Les voyelles c’est pour rire

Ce n’est pas facile d’expliquer un mot. Même si on en connaît le sens. Moi, souvent, j’ai du mal. Je sais ce que le mot signifie, c’est clair en moi, mais très vague ou obscur lorsque je tente d’en donner une définition. « Avec ça, je suis bien avancée », me rétorque la personne que je suis censé éclairer. Cela me vexe.

Récemment, par exemple, cette même personne, tombe, dans un journal, sur le mot « aporie ». Elle me demande, sans grande illusion ce que cela veut dire. Je lui fais répéter le mot en espérant avoir mal entendu et qu’il s’agisse du verbe « appauvrir ». « Aporie, dit-elle, avec un seul p et un o ». Je maudis déjà ce journaliste pédant qui ose glisser un terme aussi rare dans un article aussi banal. Mais, pratiquant le même métier et étant considéré comme un professionnel des mots, je n’ai pas d’autre alternative que d’apporter une réponse satisfaisante ou de perdre, une fois de plus, la face. Que pensez-vous qu’il advînt ? Pourtant, une aporie, je sens bien ce que cela veut dire. Mais comment l’expliquer ? J’ai tenté plusieurs définitions du style : c’est quelque chose qui n’est pas clair. Mon interlocutrice : « Obscur, alors ? » Non, pas obscur, quelque chose qu’on ne peut expliquer. Elle, impitoyable : « Inexplicable ? Mystérieux ? » On tourne autour mais ce n’est pas ça. Je ne trouve pas les mots. Mais je connais, dis-je lamentablement. Elle appelle alors, pour que mon humiliation soit complète, Wikipédia à la rescousse : « On nomme aporie une difficulté à résoudre un problème ». La définition me paraît un peu simpliste. Franchement, j’aurais pu la trouver. « Eh bien, tu vois, triomphe-t-elle, ce n’est pas si compliqué ». Et, enfonçant le clou : « Une aporie, par exemple, c’est ton incapacité à donner la moindre définition d’un mot ». Je ne suis pas sûr que l’exemple soit bon. Mais elle a l’air si satisfaite !

Il m'arrive de rencontrer un mot inconnu et de faire avec lui un bout de chemin sans savoir ce qu'il veut dire. Il s'installe quelque part dans mon esprit, objet inutile qui finit par se faire oublier jusqu'au jour où, au hasard d'une lecture ou d'un exposé, il brille à nouveau par sa présence et redevient une énigme. Je ne suis pas pressé d'en connaître le sens. J'entretiens le mystère. Tant qu'il ne signifie rien, qu'il n'est qu'une forme et un son, que je ne vois en lui que poésie et musique, il a le goût troublant d'un fruit défendu. Un jour, pourtant, il me faudra rompre le charme. J'aurai trop envie de savoir. Longtemps, je me suis promené avec épigone. J'ignorais tout de lui, même son genre. Il me faisait penser à un champ de blé et à Antigone. Et puis, j'ai ouvert un dictionnaire, j'ai su et j'ai été déçu. Epigone n'a pas tenu ses promesses.

Les voyelles c’est pour rire

Publié dans CAUSE TOUJOURS…

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Une du Val qui rit 08/07/2017 22:19

Le dictionnaire est un troubleur de fête, souvent il fait d'un reblochon tout un fromage, alors qu'on pourrait y voir un animal étrange issu du cochon auquel je pensais petite fille...
Texte remarquable qui me parle. j'adhère totalement. une thèse sur le rire ces temps-ci est "fondamental", (autre fromage je crois bien....)

Un des bas cantons 06/07/2017 22:39

Certes le rire est universel, mais il ne faut pas prendre à la légère. On en connaît chez nous qui en sont morts :
« mort d’un éclat de rire », « mort d’une crise de fou-rire », « il est parti dans un rire démentiel », ou tout simplement « mort de rire ».
Ah, vous riez jaune, maintenant !