Le poème raté

Publié le par Alain Surre

Le poème raté

Le poème raté

Il était une fois un poème raté, seul et abandonné. Il avait tout perdu : son cahier à spirale, son foyer, ses compagnons de plume, son créateur. Ne restait plus que cet unique support : une feuille de papier froissé, négligemment jetée par la fenêtre d’un 5ième étage qui avait finalement atterri dans un caniveau. Le papier fut souillé, un peu d’encre coula. Le poème conserva malgré tout son intégrité mais dut faire face aux aléas d’une vie … de trottoir. Ah, il n’en menait pas large, notre joli poème. Jamais il n’eut pensé que ses vers, aussi libres soient-ils, puissent un jour être livrés à la rue d’une façon aussi violente. Car on pouvait parler de défenestration !

Enfin, la liberté a un prix, disait-on. Lui-même l’exprimait suffisamment de par sa forme et son contenu, mais ceux-ci n’étaient pas, à priori, du goût de l’auteur. Maintenant cette liberté, il allait pouvoir la goûter, l’éprouver dans sa propre réalité.

Un contact chaud et délicat le fit sortir de ses réflexions. C’étaient des doigts. Pas ceux qu’il connaissait ; non ceux-ci étaient tout emboucanés, gercés, mais fort attentionnés et cette chaleur était si agréable … Son support fut mis à plat sur un banc, défroissé, lissé avec précaution. Peu s’en fallut qu’un fond de pinard ne s’y répande, mais il revit le jour sans autre dommage. Et chose encore plus délectable, il sentait qu’il était lu. Une lecture muette, d’abord. Ensuite un léger murmure, puis une voix, éraillée certes mais qui devenait chaude et puissante au fur et à mesure que l’appareil vocal prenait de l’assurance. C’était sûr : il plaisait. Il attirait l’attention et ma foi, son nouvel interprète se révéla bien plus à la hauteur que celui qu’il avait déjà entendu. Ainsi déclamé dans les airs, il s’imagina très bien sous l’aspect de cette nouvelle forme sonore, entrant dans un certain appartement d’un certain 5ième étage, juste au-dessus du square où se massait une foule de plus en plus nombreuse. Il tenait sa revanche. La fenêtre était encore ouverte. Il n’avait plus qu’à la franchir et venir se coller aux oreilles de celui qui l’avait jeté comme un vulgaire déchet, lui faire entendre que non, il était quelqu’un de bien, lui, même si ce n’était qu’un poème, il valait bien mieux que ça. La preuve en était ce qu’il était devenu, ou plutôt, ce que d’autres avaient fait de lui.

Il n’eut hélas pas le temps de rejoindre son créateur. La forme sonore s’évanouit en même temps qu’elle vit passer une feuille de papier. Une bourrasque venait d’arracher celle-ci aux mains d’un illustre clochard, juché sur un banc, entouré d’une foule ébahie au regard soudainement tourné vers le ciel.

 

Illustration : Le poète chanteur Jean-Marc Le Bihan. (Photo ?)

 

Publié dans Les temps modernes

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Mézigue 30/07/2017 09:12

Il est vrai que le poème n'existe que par la voix qui le porte, et plus efficacement que réduit à du textuel. L'écriture n'est qu'assemblage de signes il faut l'incarner, lui donner chair et matière sonore par la voix. La lecture silencieuse relève de l'inaccompli.

Gé Esse 30/07/2017 08:58

Plaisir à lire ce texte et à retrouver son auteur.