Le voleur d'eau : 3. La Barraca

Publié le par Bernard Revel

Le voleur d'eau :  3. La Barraca

Le voleur d’eau

3. La Barraca

 

Il arriva dans un bourg et faillit rebrousser chemin en débouchant sur une place où s’agitaient, autour d’un camion couvert d’affiches, plus de gens qu’il n’en avait vus de sa vie. Une voix l’arrêta. L’homme devait avoir une trentaine d’années. Il avait un visage rond d’adolescent assombri par de grands yeux.

« Donne-moi à boire, niño », dit-il, tendant la main vers le seau à moitié plein. L’enfant secoua la tête et, dans son balbutiement, l’homme finit par comprendre qu’il y avait quelque chose dans cette eau. Il se baissa et déclama d’un ton grandiloquent : « Il rapportait en son cœur un poisson des Mers de Chine ». Il éclata de rire mais, devant l’air effrayé de l’enfant, il reprit son sérieux et lui parla avec douceur. « N’aie pas peur, petit. Je m’appelle Federico et je suis poète. » Il lui demanda pourquoi un poisson se trouvait dans le seau.

L’enfant ne savait pas ce qu’était un poète mais il comprit tout de suite que c’était un ami. Alors, il raconta son histoire, l’eau volée par le soleil, la marche vers les nuages et le poisson agonisant dans une flaque. « Toi aussi, tu es un poète », dit Federico. L’enfant sourit béatement. Il chercha une parole amicale et, ne trouvant rien, s’exclama soudain : « Elle s’appelle Pétronille ! » L’homme, pas du tout étonné, répliqua d’un air savant : « Pétronille Cyprinus, je présume ? » Il expliqua à l’enfant interloqué que son amie appartenait à la famille des cyprinidés ou cyprinus, bref que c’était une carpe.

Le poète savait tout. Il apprit à l’enfant que le soleil ne volait pas l’eau. Simplement, en la chauffant, il la fait s’envoler. Transformée en gaz invisible, elle monte dans les cieux où elle redevient liquide. « Les nuages sont des troupeaux de minuscules gouttes d’eau, expliqua-t-il. Il faudrait une centaine de ces gouttes pour faire une de tes larmes. Mais elles sont si nombreuses qu’un gros nuage comme celui que tu vois au-dessus de nous pèse peut-être un million de tonnes. Et demain, il va tomber sur nos têtes. » L’enfant ne voulait pas montrer qu’il avait peur, mais il ne put s’empêcher de dire : « Moi, je veux seulement récupérer l’eau qui a disparu dans mon seau ! »

Federico ne se moqua pas de lui : « Ne t’inquiète pas. La pluie est l’amie des hommes et des poissons. En attendant, viens voir la Barraca.»

Sur la place, près du camion, des hommes finissaient de monter une estrade. Tout cela semblait très étrange à l’enfant et ne s’expliquait que par des mots de Federico qu’il ne connaissait pas : théâtre, scène, troupe ambulante, comédiens. Peu à peu, il comprit ou crut comprendre ce qui se passait. Il s’agissait d’un jeu. Des hommes et des femmes se déguisaient et racontaient une histoire. « Ce soir, nous jouons « La vie est un songe » de Calderon, dit Federico. Je t’invite.»

L’enfant avait trop de questions à poser. Il n’en posa aucune. Il laissa le poète aller vers de mystérieuses répétitions et chercha refuge dans une ruelle déserte. Il fut soulagé de se retrouver seul. Mais les mots nouveaux n’arrêtaient pas de tourner dans sa tête. Il crut qu’il devenait fou. Il fallait que ça sorte. Il les répéta sans arrêt à haute voix. Seule Pétronille l’entendait. Enfin, il se calma. Les mots nouveaux étaient partis comme de l’eau qui s’évapore.

Ce soir-là, la place est noire de monde. Sur scène, Federico est à peine reconnaissable au milieu d’autres hommes et femmes qui bavardent, crient, sautent, s’entretuent, font beaucoup de bruit. Le public reste silencieux puis se met soudain à rire, à pousser des exclamations ou à applaudir. L’enfant, caché derrière un pilier au fond de la place, boit toutes les paroles. Il n’en peut plus. Il a l’impression que la bataille de mots qui, tout à l’heure, faisait éclater sa tête, se rejoue devant lui.

Il s’enfuit sur la route poussiéreuse, loin du village. La lune est toute ronde. Enfin seul avec Pétronille, il s’endort quelque part dans le silence retrouvé.

La pluie le réveille au petit matin. Il s’abrite sous un arbre et regarde le seau se remplir. Il a retrouvé son bien. Le poète avait raison. Le soleil est revenu depuis longtemps lorsqu’un homme s’approche.

« Dans une goutte d’eau l’enfant cherchait sa voix », dit-il. « C’est encore un de mes poèmes. » Federico a l’air triste. «Nous partons à Barcelone. Je crois que c’est la fin de la Barraca. Des nuages s’annoncent et ceux-là sont les pires. Ce sont des nuages sans eau qui se forment dans le cœur des hommes. Je vais partir au Mexique. Mais j’irai d’abord passer voir mes parents à Grenade. Si le hasard te conduit là-bas au mois d’août, viens me rendre visite. Nous fêterons ensemble le premier été du Front populaire. »

Trop de mots que l’enfant ne comprenait pas. Federico parti, il les répéta à Pétronille jusqu’à ce qu’il se sente calme et vide. Alors, il reprit la route.

 

Prochain épisode : Juanito

 

Federico (deuxième à partir de la droite) et une partie de sa troupe devant le camion de la Barraca.

Le voleur d'eau :  3. La Barraca

Publié dans CAUSE TOUJOURS…

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