Le voleur d'eau : 1. Pépita

Publié le par Bernard Revel

Le voleur d'eau : 1. Pépita

Le voleur d’eau

 

I. Pépita

 

Ma vieille amie est très bavarde. Enfin, ça dépend des jours. Souvent, je dois le reconnaître, elle feint de ne pas me voir quand je passe près d’elle. Je sais qu’elle est là. Mais rien ne bouge à la surface. Elle n’a pas toujours envie de parler. Je la comprends. Notre conversation n’est pas naturelle. Non pas que nous nous complaisions dans le scabreux ou je ne sais quoi. Nous échangeons en général des banalités sauf, bien sûr, quand mon amie me raconte une de ses histoires. C’est pour cela que je viens, d’ailleurs. Mais mon espoir est souvent déçu.

Je ne sais jamais, quand elle reste silencieuse, si elle a le cafard, si elle boude ou si elle dort. Je préfère ne pas lui poser ce genre de questions. J’ai peur de rompre le charme. Je passe sans rien dire. Demain, peut-être, elle parlera. Quand elle parle, je ne pense plus à rien. Je suis seul au monde.

Je sais combien tout cela est extraordinaire. Personne ne voudrait me croire si je racontais que je passe des heures dans ce coin de vigne au bord du lac, à écouter Pépita. Je l’appelle Pépita. Ce n’est pas son vrai nom. Elle s’appelle en réalité Pétronille. Pétronille Cyprinus, m’a-t-elle révélé un jour, en me faisant promettre de ne jamais prononcer ce nom. Alors, je l’ai appelée Pépita.

Je trouvais que ça allait bien avec son museau en trompette, son œil vif, ses lèvres épaisses et son accent. Je crois que notre amitié est née de ce baptême, bien que nous sachions, tous les deux, qu’elle est contre-nature. D’où, peut-être, les sautes d’humeurs de Pépita.

Elle se cache dans les herbes. Quelque chose brille au fond de l’eau. Je fais comme si je n’avais rien vu. Je passe mon chemin. Parfois, je me demande si je ne souffre pas d’hallucinations et je vis dans l’anxiété jusqu’à ce qu’elle renoue le dialogue. Non, je ne rêve pas. Elle me parle. Ce que j’entends, c’est sa voix, ce sont ses histoires.

Pépita est une carpe. Une énorme carpe. Elle a au moins cent ans. Il y a plein de carpes dans ce lac. Mais elle, ce n’est pas pareil. Pépita est une carpe bavarde. Je m’assieds sur une pierre verte au bord de l’eau et je l’écoute. Des promeneurs, des sportifs passent derrière moi. Ils n’imaginent pas qu’une carpe me parle.

Sa voix est douce, basse avec une pointe d’accent espagnol. Chaque mot devient une bulle différente. Un jour, deux canards sont venus trompeter furieusement à quelques mètres de nous. Je n’entendais plus Pépita mais je la comprenais. Je déchiffrais le langage des bulles.

Aujourd’hui, elle ne veut pas se montrer. Il n’y a même pas le reflet argenté dans les herbes. Cela fait une semaine qu’elle m’évite. Je ne l’ai pas revue depuis qu’elle m’a raconté l’histoire du voleur d’eau qui est aussi un peu la sienne. Elle était très émue. Elle croyait l’avoir oubliée.

Elle m’a parlé d’un petit garçon qui vivait seul dans un désert. Il devait faire des kilomètres pour avoir de l’eau. Il remplissait son seau au puits du village, puis il revenait à son refuge, sorte de paillasse qu’il déplaçait autour d’un maigre palmier en suivant le chemin de l’ombre. Il posait le seau près du tronc, buvait un peu et partait à la recherche de nourriture.

Un jour, il s’aperçut qu’on lui volait de l’eau. Le niveau baissait trop vite dans le seau. Il fit semblant de partir, se cacha derrière un buisson rabougri et surveilla le précieux ustensile. Rien ne vint. A la nuit tombée, il se coucha. Le lendemain matin, on lui avait encore volé de l’eau. Le petit garçon prit peur. Il revint à son buisson et y resta longtemps sans bouger, le regard fixé sur le seau. Mais le voleur ne se montra pas. Au bout de quelques jours, l’enfant, affaibli, voulut boire. Il rampa jusqu’au seau et constata avec horreur qu’il était vide, sec et brûlant.

Alors, Pépita devint muette et disparut dans les profondeurs. Depuis, je reviens pour qu’elle me dise comment l’histoire se termine. Le petit garçon est-il mort de soif ?

Mais Pépita ne veut plus se montrer. Cette histoire a réveillé les vieilles peurs d’un lointain passé. Le soleil brille. Pépita se cache. Elle a peur du voleur d’eau.

 

Prochain épisode : Pétronille

           L’illustration est une œuvre de Chu Ta (1626-1705) qui figure dans le livre « Chu Ta, le génie du trait » consacré à ce grand peintre chinois. Texte de François Cheng. Editions Phébus, 1986

 

Le voleur d'eau : 1. Pépita

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