Saint Cadre Supérieur

Publié le par M. Gorsse / B. Combes

Saint Cadre Supérieur

Samedi 9 avril
Saint Cadre Supérieur


 
Le cadre supérieur, encore appelé manager, n’a pas connu les affres de la préhistoire. Il est apparu spontanément dans la seconde moitié du XX° siècle avec une chemise mauve et une cravate bleu turquoise. Sans préambule et sans une quelconque escalade il s’est installé dans les étages car il pouvait voir sans être vu.
C’est un malin. Il a toujours une épingle dans son jeu qu’il tire sans en avoir l’air. Rien ne le surprend. Il ne bronche jamais. Parfois seulement desserre-t-il le nœud de sa cravate pour être dans le timing. Le timing étant pour lui la chose la plus importante au monde, la loi fondatrice sans laquelle rien ne marche dans la bonne direction.
Sans un bon timing que serait l’univers ? se plaît-il à répéter le cadre supérieur à ses cadres inférieurs qui comprennent immédiatement de quoi il retourne.

On comprend par là que le grain de sable n’est pas son ami. Il le traque obsessionnellement, le pourchasse sans relâche, il en fait une affaire personnelle. Qu’un seul lui résiste et c’est le drame. Il en perd le sommeil, se bourre d’anxiolytiques, ressasse des idées noires, invoque le complot, en oublie la valeur du CAC 40 et sombre dans le burnout.
Il est méconnaissable. Ses yeux pleurent, son nez goutte, sa femme divorce, il est vivement remercié. C’est à ce moment là que le fisc lui tombe dessus et découvre un petit compte planqué au bord du lac Léman, côté Helvète. On le convoque, on l’asticote, on le somme de révéler la somme et on lui fait cracher la combinaison du coffre avec quelques dents mal placées sur la trajectoire du Bottin.
Dès lors, de Charybde en Scylla, il descend aux enfers plus vite que cheval au galop. Il hante les PMU, les estaminets, les hôpitaux psychiatriques, l’ANPE. Il n’est plus qu’une ombre harassée par le sort, le mauvais œil pointé sur sa nuque. Il est mûr pour la scientologie qui n’en fait qu’une bouchée.
On le retrouve définitivement plumé, faisant du prosélytisme dans les cours de fermes et les foires au gras. Il est devenu chauve, hâve, éthéré, légumineux. Il prêche le timing céleste et les sinistres lois du karma dans un charabia extatique qui ne convainc pas grand monde.
Faisant peu d’émules, insolvable, début XXI° siècle il disparaît des écrans radar, tout aussi spontanément qu’il était apparu. Peut-être en reste-t-il encore quelques spécimens en Corée du Nord où il est utilisé pour régler la circulation dans les avenues désertes de Pyongyang, car, selon la propagande, il serait dans les petits papiers de Kim-Jong-Un.

Dessin : Bernard Combes

Saint Cadre Supérieur

Commenter cet article