La voix.

Publié le par Sylviane Blineau

La voix.

La plage s'abandonne au soleil de septembre

Sable roux, sable doux,

Sur ma peau, les éclats de ses micas tenaces.

 

Lorsque la nuit d'Argelès taquine les étoiles,

Il est un chant muet sur la plage,

De ces chants immobiles qui prennent à la gorge,

Calmement,

Dans un clapotis lent, sous le vent esquissé.

Là-bas, plus loin, tranquilles, s'étirent les Pyrénées.
Là-bas vont passer les palombes

Et le massacre va s'initier dans une odeur âcre de poudre,

Battements d'ailes stoppés en vol.

 

... Pourtant, d'autres palombes reviendront passer encore.

 

Année 1938.

Naissance d'une tragédie : la Retirada. Les républicains espagnols ont quitté leur pays déchiré, laissant tout derrière eux. Sans bruit, sans plainte, dans l'urgence, ils ont commencé de partir.

 

La terre-mère, c'était le sang,

C'étaient les reniements, la peur.

Fuir ou mourir !
Un général, oiseau de proie,

Leur ôtait à la fois avenir et passé.

... Demeurait la fierté.

 

Mais comment vivre sans racines ?

Survivre, la main sur le cœur. Tout simplement survivre avec l'honneur au ventre. Pour un idéal, pour l'amour de leur Espagne. Ils furent des milliers pour qui passer en France fut un chemin de croix. De ceux-là

 

 

Je suis la voix, leur voix d'exode.

Je dirai les paroles,

Je chanterai les noms !

Pas d'oubli, jamais.


Aux branches enneigées, aux pierres des chemins,

J'irai recherchant les passages.
Sur ces traces à découvrir,

Je m'allongerai, démembrée.

 

Sous les parois glissantes,

A l'aplomb d'un ciel d'anthracite,

J'aurai les pieds gelés,

Les ongles déchirés,

Les intestins noués

Mais voulant hurler à la lune pour eux,

Pour me faire un peu loup.

Territoire à marquer, dérisoire enjeu s'il en fut.

 

Je suis la voix qui s'amplifie « tras los Pirineos ! »

 

M'entendez-vous si je vous parle de tragédie,

De massacre ?

Non plus ceux de l'Inquisition,

Ignace de Loyola l'illuminé,

Torquemada fou sanguinaire.

Non...

 

Je désigne ici les républicains

Traqués par les franquistes,

Poursuivis par l'Ordre français.

- Entre deux feux -

Je suis ces milliers d'affamés.
Et j'ai peur.
Et j'ai froid.

 

Sans racines, je deviens l'arbre

Qui tangue et qui ne sait

De quel côté il va tomber.

 

Elle est la voix qui dira La Retirada.
Retraite. Exode. Misère humaine. Des centaines de milliers de déplacés sans pouvoir. Et la France hésitante à les recueillir car pressentant, peut-être, ses prochaines années noires ?

 

Là, sur leurs traces,

Tout comme eux démunie,

Je me tapis au cœur des bois.

Dans les relents des corps tombés, je tremble.

Je tremble au rouge sang des coquelicots,

Sang figé dans ses jets infâmes.

Malédiction du sang expatrié,

Mais nul besoin de tombe pour le glorifier.

Car la parole a force désormais !

 

Sur les plages d'Argelès et d'ailleurs, souvenons-nous qu'ils furent des milliers à nous tendre la main. Souvenons-nous comment ils furent parqués, engrillagés comme des bêtes. Abandonnés à leurs solitudes derrière les barbelés de la plupart des camps. Solitudes additionnées et questions sans réponse...

Pas de bagages sinon une couverture, la manta, rapportée de l'enfer. Ils y blottissaient leurs nuques, leurs épaules fatiguées, leurs tripes. Leur seul bien parfois, leur seul tangible lien avec le pays perdu.

Imaginons ces troupes d'hommes et de femmes, de vieillards et d'enfants.

...Et cependant l'espoir, de l'autre côté des Pyrénées. Ils sont demeurés fiers par lui, debout jusqu'à semer et essaimer au sein de la terre nouvelle.

 

26 janvier 1939.

Barcelone est tombée ! Aux mains des franquistes, voici la ville humiliée, flagellée. Franco, le Généralissime, va régner longtemps sur l'Espagne qu'il tient d'une main de fer.

 

Odeur de soufre !

Bruits de mitrailles !

Les bêtes noires sont à l'affût

Car ils ne doivent pas passer, les retirés.

Un bon républicain est un républicain mort.

Mort, quel que soit le côté de la frontière.

 

À partir de février 1939,

plus de 450000 réfugiés gagnent la France, civils, militaires, anciens dirigeants, intellectuels et artistes. Certains ne passent pas la frontière, abattus par l'aviation franquiste.

 

Pourtant

De Catalogne, d'Aragon,

Du Levant espagnol,

Ils sont venus, ils fourmillent

En longues processions

Et se terrent pour survivre,
Les affres du partir aux tripes,

Ce qui restait de vie suspendu

Aux traques, aux représailles.
La vie contraire,

Qu'avaient-ils donc à en attendre ?

 

Que je vous dise ici des noms célèbres :

Pau CASALS

Antonio MACHADO

Antoni CLAVÉ (ou CLAVELL)

Manolo VALIENTE

 

Qu'elle vous dise aussi les autres, tous les autres : les petits, les anonymes.

Ceux qui par tous les moyens ont transmis les messages, espoir et désespoir mêlés...

 

De cette voix qui dit,

- Ma voix -

Apprenez de la France :

Valses hésitation.

Promesses.

Reculades.

Il y eut trop de fruits véreux,

De bogues vides,

Il y eut des trafics puants,

Des accusations ordurières,

De l'argent sale, le sale argent de chaque guerre ,

Civile ou non.

Car c'était de la guerre qu'ils nous venaient.

 

Démunis, mais pas les mains vides. Mais avec des pétales enroulés deferveur, Ceux du nouveau drapeau, précieux, irremplaçable.

Où allait-il flotter désormais ?

 

Et quand ?

Trinité d'or, de rouge et de violet.

Emblème nationaliste, fleur immortelle.
Leur victoire flamboyante !

 

Ils ont vécu dans le plus grand dénuement, fouillés, examinés, épouillés, parfois brutalement dépouillés de leurs maigres trésors, ces laissés pour compte.

Accueillis par l'armée, par la gendarmerie ... direction... le camp ! Manquements, aucune véritable place pour eux, rien à leur offrir. Leur restait d'attendre des jours meilleurs...et le soleil, peut-être ?

 

Je les vois à la belle étoile,

Recroquevillés, le ventre vide,

La tête pleine encore de chants rebelles.

Sous les nuages,

Sous la manta

Ont-ils prié ?

Ont-ils pleuré dans le vent de cet hiver si froid,

Sur le sable gris et glacé ?

J'entends les cris des tout-petits,

Les rauques plaintes des vieillards,

Les pleurs des séparés, des veuves.

 

Plus que réquisitoire, ma voix sera mémoire.

 

Sa voix sera mémoire !

 

Ces mères, ces madones

Serrant contre leur corps

Les cadavres glacés de leurs enfants,

Glissant un sein gercé entre leurs lèvres bleues

Afin de conjurer la mort.

 

Oh, ces femmes touchées doublement dans leur chair,

Comme je suis elles chaque fois !

 

Moi, la rescapée...

Fidèle au devoir de mémoire.



Illustration : Clavé  "Les musiciens"  lithographie  1951

 

Publié dans ESSEBÉ

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blineausy@yahoo.com 04/02/2016 16:18

Je prends et je garde précieusement.
Venant de vous, pur bonheur.

G. SALGAS 04/02/2016 12:05

L'un des textes les plus émouvants qu'il m'ait été donné de lire sur la Retirada...