Nuit sur la plage

Publié le par Sylviane Blineau

NUIT SUR LA PLAGE

Calme soirée de juin, jeu ancestral de la mer et du sable, intimement caressés, pris puis délaissés, le mauve torsadé à l'ocre. La plage restait plage où se crochetaient les dentelles d'écumes. La mer, berceuse infatigable : quelques traits mordorés, immortelles d'eau, bleu et vert mêlés tout le jour.

Je savais que là-bas aussi les vagues avaient roulé sans répit coquillages et graviers. La même mer de l'autre côté des Pyrénées.. Le même sable où mon amour menait son combat d'homme après avoir franchi la frontière pour défendre la liberté d'un peuple en guerre civile. Il disait en souriant que je saurai l'attendre...

Et j'attendais sous la nuit horizontale, les doigts poudrés de minuscules grains de lune.

Soudain, la sensation d'une présence.
Moi, immobile, en suspens, avant qu'une voix gitane ne m'effleure, rauque. Lui, penché sur moi, se saisissant de ma nuque, la relevant brusquement vers l'infini mauve du ciel. Là, sous les fracas d'étoiles, un homme en uniforme ennemi .
De lui à moi, flux chaud, fulgurance du désir.
De lui à moi, comme une transmission douce et terrible. Un fil invisible.

La nuit nous enserrait en ses failles. Je savais l'écume envolée, la respiration du sable glissant, ses étincelles secrètes. Il parla dans sa langue, ronde et sucrée comme une mirabelle. Ses mots, je ne les comprenais pas, mais ils m'attisaient d'un grand feu . Ils étaient mystère. Nous étions mystère...

Là, dans les laisses moirées, je l'ai laissé venir.

Nuit de juin comme une large corolle d'ombre. Bientôt naissance d'une aube à effacer toutes les frontières.

Un gargouillis, presque un cri d'extase étouffé.

Je suis allée laver le sang de mon couteau dans l'eau rasante. Un oiseau de mer a crié. Sans un regard pour le corps dénudé, à présent recroquevillé, j'ai fait le « V » de la victoire en direction de la France, vers mon amour.

 

Publié dans ESSEBÉ

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G. Salgas 16/01/2016 10:18

Encore un texte d'une grande beauté. Bravo, Sylviane. Des thèmes mêlés, dans la plus grande richesse des mots et des sentiments. La vie est faite d'instants en résonance intime. Heureux qui sait les capter pour les offrir à d'autres. G. S.