Non non non, Cavanna n’est pas mort

Publié le par Bernard Revel

Non non non, Cavanna n’est pas mort

 

Bientôt deux ans qu’il est parti (c’était le 29 janvier). Il avait la maladie de Parkinson. « Miss Parkinson », il l’appelait. Ça ne l’empêchait pas d’écrire, de tracer des mots de plus en plus petits et illisibles sur une feuille blanche. Il menait un combat incessant contre sa main droite folle. « Mais je lutterai, j’ai besoin de parler ou je meurs, disait-il. Ma parole, c’est l’écriture. Tant que je pourrai écrire une ligne, je serai présent parmi les vivants. Elle ne m’aura pas. »

Cavanna, il sera toujours vivant pour moi. Si je suis devenu journaliste, c’est en grande partie grâce à lui. Charlie Hebdo, je l’ai lu sans interruption du 1er mars 1971 (n°15, 2 francs) au 3 octobre 1979 (n° 464, 6 francs). Cela représente une pile de 70 cm de haut dont je n’ai jamais voulu, malgré l’encombrement, me débarrasser. Pourquoi, un jour, comme beaucoup d’autres lecteurs, j’ai déserté ? L’air du temps sans doute. Charlie Hebdo a cessé de paraître en 1981. Le nouveau Charlie lancé en 1992, je ne le lisais qu’épisodiquement. Cavanna y avait repris sa chronique. Mais ce n’était plus la même chose.

Pendant plus de huit ans, j’ai été vraiment accro à ce journal qui ne ressemblait à aucun autre. Il avait des indignations qui étaient les miennes, un irrespect pour tout qui me ravissait, un humour dévastateur dont je me régalais. Jeune journaliste, je me voulais enfant de Charlie, et de Cavanna en particulier qui avait l’âge de mon père, était à moitié « rital » comme moi et dont la chronique « Je l’ai pas lu, je l’ai pas vu… mais j’en ai entendu causer » m’apprenait à observer le monde avec un regard lucide et non complaisant, à fuir toute connivence avec tous les pouvoirs. Lorsque, plus tard, je suis devenu éditorialiste dans un quotidien dont la ligne directrice non dite était de ne surtout pas faire de vagues, ni à droite ni à gauche, je me suis toujours attaché à suivre ma propre ligne en dépit de la réprobation de la hiérarchie et en accord, du moins je l’espérais, avec la pensée de Cavanna.

Lorsque j’ai débuté dans le métier, il était difficile, dans la page locale de Castelnaudary, d’appliquer la méthode Charlie Hebdo. Je pouvais me le permettre dans les quelques articles culturels que je parvenais à glisser entre un compte rendu sur l’assemblée générale des anciens combattants et la présentation d’un match de rugby. J’ai vite appris à mes dépens, en effet, qu’il était risqué de toucher aux élus politiques. Un petit écho où j’insinuais perfidement que le maire de la commune, député gaulliste, avait imposé pour le ramassage des ordures des sacs en plastique fournis par une société où sa famille avait des intérêts, m’a valu les foudres de ma rédaction en chef qui m’a imposé d’aller m’expliquer dans le bureau du puissant que j’avais outragé. Je suis donc aller m’humilier. Cavanna aurait sans doute claqué la porte. Quelque temps plus tard, j’étais muté à Carcassonne. Le maire s’est vanté d’avoir eu « ma peau ». Cet épisode n’a fait que conforter ma piètre opinion de tous les pouvoirs, petits et grands, telle que la lecture de Charlie Hebdo me l’inculquait. Mais j’ai compris aussi que dans le journal où je travaillais, il me faudrait du temps pour gagner ma liberté. Comme disait Cavanna : « La liberté consiste à faire tout ce que permet la longueur de la chaîne ».

Pour vérifier si, avec le recul, les Charlie que je lisais au temps où j’étais à Castelnaudary tiennent encore le coup, je me suis plongé dans quelques numéros de 1973. Le grand événement, cette année-là, fut le coup d’Etat militaire du 11 septembre au Chili qui a renversé dans le sang le gouvernement du président démocratiquement élu Salvador Allende dont le grand tort était d’être de gauche et de vouloir partager plus équitablement les richesses du pays. Nous étions scandalisés par la brutalité des militaires, le soutien qu’ils recevaient de la part des Etats-Unis et le refus du pouvoir pompidolien de les condamner. J’ai sous les yeux le numéro 149 de Charlie Hebdo du 24 septembre 1973. Le dessin de Gébé en couverture est une charge féroce contre la France et son florissant commerce des armes. En page trois, les premières lignes de la chronique de Cavanna sont d’une lucidité qui me sidère aujourd’hui encore : « Moralité : si tu votes à droite, tu auras un gouvernement de droite. Si tu votes à gauche, tu auras un gouvernement d’extrême-droite. » Cavanna s’insurge contre le silence de la France qui ne veut pas « s’immiscer » dans les affaires chiliennes : « Ne pas être blâmé par la France, c’est avoir la caution de la France, c’est-à-dire de la liberté, des Droits de l’Homme… ça compte. L’approbation de l’Espagne ou de la Grèce, tu parles, qu’est-ce que ça apporte ? Mais la France, pardon… Même pas un petit reproche, même pas une douce gronderie devant la quantité de sang. Vive Pompidou ! Vive Messmer ! »

A la page suivante, Reiser propose à sa façon, de son trait inimitable, une autre voie que l’armée pour le Chili. Il se trouve que, juste avant le coup d’Etat, le professeur Félix Trombe, du CNRS, qui est à l’origine des fours solaires de Mont-Louis et Odeillo, devait construire une centrale solaire dans le nord du Chili. Reiser dessine les jardins de rêve qui pourraient voir le jour dans cette région baignant dans 4000 heures d’ensoleillement par an (Font-Romeu : 2750 heures). Il fait dire à un petit bourgeois chilien : « J’aurais mieux fait de croire au soleil qu’aux militaires. » Trop tard. Le projet de Trombe fut balayé par l’ère Pinochet qui a duré 17 ans.

Au fil des seize pages de ce Charlie Hebdo, je me remémore, en parcourant les articles de Delfeil de Ton, d’Isabelle, les échos du professeur Choron, les dessins de Wolinski, Reiser, Cabu, Willem et Gébé, l’impact qu’avaient sur nous, génération de Mai 68, la liberté de ton, la virulence et la dérision lorsqu’elles étaient portées par un tel talent et l’espoir qu’une autre vie était encore possible. Aujourd’hui, l’espoir a cédé la place au cynisme et aux relents du fascisme. Mais ils sont toujours là, les enfants de Cavanna.

Non non non, Cavanna n’est pas mort
Non non non, Cavanna n’est pas mort

Publié dans CAUSE TOUJOURS…

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