Les mots en poudre

Publié le par Jacques Queralt

Les mots en poudre

 

LES MOTS EN POUDRE

Il lui fallut bien s'interroger ?

Etait-ce son regard ? Etait-ce ses mots ? Depuis une semaine, chaque fois que ses yeux se posaient sur une phrase, et quelques mots suffisaient, aussitôt il constatait la répétition de cet étrange phénomène: il n'y avait plus sur sa feuille de papier, qu'une ligne poudreuse... Une traînée d'absence... qu'ornaient trois ou quatre grains de couleur, ou pourpre ou bleue; on aurait dit une pigmentation de vie. Ce qui avait été ou aurait pu continuer à être, gisait, là, dans cette ligne, pauvre et banale Etait-ce son regard ? Etait-ce ses mots ? Qui en était la cause, de cette disparition des mots ?

Son regard, peut-être, lequel pourtant, malgré le long cours du battement des cils, n'avait rien perdu de son don du bon accueil ni de ses bienveillants services... globe, pupille et cristallin réunis.

Peut-être, alors, ses mots. Ils venaient d'endroits, de parlers, de destins si divers... Mots pour tout dire, ou rien. Mots arsouillés par des bistrotiers du langage. Mots culottés par les apprentis de la hache et de la scie. Mots piédestalisés par des charmeurs de poudre à canon. Mots éphémères ou entêtés. Mots chevaliers à la triste figure. Mots manants de la plus piètre engeance, à pied ou à bicyclette. Mots qui n'arrivent pas, ou sautent à la gorge. Mots primesautiers de veneurs royaux et Hospitaliers de l'Internet. Mots grenades de salopiots écorchés et des Franciscains de la Maraude. Mots des chemins d'exils. Mots des fossés de rébellions...

Ses yeux parcouraient la ligne (c'était une info du jour, chien écrasé, ou le Nobel de la paix) dans une flânerie étonnée, hésitante, méditative. Il revoyait des mots, en rangs d'oignons sur les toits de quelques cités. Ceux-ci, rejetés, sans le moindre carat de courtoisie. Ceux-là, refoulés sur les injonctions d'un juste usage, que l'on dit souvent bon (que l'on signe Ni-ni un fait divers de Journal ou Si-si une page de chef-d'oeuvre de la Pléiade.) Les mots étaient des femmes et des hommes, et des enfants encore, s'en souvenait-il? Ligne, obsessionnelle, à présent.

Son regard - jusqu'au triste jour d'arrêt, le 13 du mois qui court - avait toujours accompagné et chéri les mots. Qu'ils soient de terre, de ciel ou de mer cherissez les mots avait dit le Père. Tous les mots, Tous... Perdus, oubliés, négligés, épuisés, assassinés, ressuscités. Archaïsmes et néologismes, main dans la main! Tous les mots, seuls ou en meutes. Chérissez-les. Comme le soleil chérit -et rejoint sa couche, le soir, passé la crête du dernier mont. Comme le fleuve chérit - et salue la campagne qu'il visite sans hâte pour que les rares mais immortelles déesses qui l'accompagnent puissent cueillir, en robe blanche, sur les deux rives, les fleurs d'un pourpre nouveau.

Tous les mots (pensa-t-il) pour phraser, paraphraser, débrouiller peut-être, embrouiller, surtout, mettre la syntaxe sans dessus-dessous et toutes les sémantiques aux abois. Suis-je un stupide prédateur! (se demanda-t-il, les yeux clos, sans voix).

C'était bien fini! Exit les mots! La poudre était là, affirmative... Ni cendres, des bois; ni poussières, des chemins...Témoin linéaire-rectiligne... de ce qui venait corps, caractère et âme, qui sait, de disparaître (on parlera, plus tard dans des lendemains promis à l'exégèse, d'un incendie par regard, et aussi d'un soulèvement par les mots, deux stratégies en vis à vis pour faire la nique aux scholastiques réthoriques narratives)... Témoin oui, de ce qui, avait bien été là, arrêté en chemin, mais bien route : ces lourdauds vagabondages à dos de philologie, pour mieux savoir ce qui nous menace dans nos flirts avec l'ombre et le désert. Notre propre ombre, notre propre désert.

Mais n'était-ce pas bien tard ? Il écarquilla les yeux. N'était-ce pas, les mots ci-devant devenus des os réduits en poudre (il huma et renifla, à plusieurs reprises), déjà trop tard, déjà un au-delà des eaux de vie ? Alors, il poussa une sorte de soupir. Et la brise légère du soupir fit voleter la traînée poudreuse en mille particules, la dispersa dans l'air, et dans cette chorégraphie du départ, dans le sillage de cette envolée hors du port des mots, dans cet adieu au môle des jours gais, il crut cependant deviner - réaliste cette-fois et non plus méditatif - "C'était donc toi!" (lut-il).

 

Publié dans Poinçonneur

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blineau Sylviane 27/12/2015 12:21

J'apprécie d'autant plus ce texte qu'il me semble....que j'aurais pu l'écrire...
Tout-à-fait ce dont je me régale!
Question: écrit en atelier d'écriture avec des mots imposés?
J'aime vraiment beaucoup

essebé

Gérard Salgas 27/12/2015 09:59

Un texte magnifique dans sa claire vision d'une existence humaine. In principio erat verbum.. .sed in hora mortis, verba volant. Memento, homo, quia pulvis es.