Mon ami Antoine Doinel

Publié le par Bernard Revel

Mon ami Antoine Doinel

 

Mon ami Antoine Doinel

 

A Didier Pobel

 

J’ai un ami qui ressemble à Jean-Pierre Léaud. Quand je le vois, je ne peux m’empêcher de penser à l’acteur de Truffaut. Si je l’imagine quand il avait une vingtaine d’années, c’est son portrait craché. Petit, menu, nez pointu, regard nerveux, il est à jamais pour moi, malgré son front dégarni, ses cheveux blancs et quelques rides, l’Antoine Doinel de « Baisers volés ». C’est frappant surtout lorsqu’il parle. Il a une voix un peu saccadée qui cherche dans des aigus en points d’interrogation l’approbation ou le rire de son entourage.

Antoine Doinel est un type très sérieux. On est sérieux à son âge. Surtout devant une jolie femme comme Fabienne Tabard. Il répète son nom à l’infini devant un miroir. Je parle, là, d’une scène du film. Fabienne Tabard c’est Delphine Seyrig. Comment ne pas tomber amoureux de Delphine Seyrig ? Elle l’intimide tellement qu’il l’appelle « monsieur » et s’enfuit. Elle est pour lui une « apparition » aussi inaccessible que l’héroïne  du « Lys dans la Vallée ». Il le lui écrit. Elle le rejoint dans sa chambre pour lui prouver qu’elle est avant tout une femme.

Parfois, quand je suis avec mon ami, j’ai envie de lui demander comment c’était avec Fabienne Tabard. Je suis sûr qu’il jouerait le jeu. Il me dirait d’un ton un peu théâtral, avec sa gouaille habituelle : « C’était instructif. Mais j’ai trouvé mieux depuis. » Oui, je crois qu’il serait capable de démolir, comme ça, une icône. Pour le simple plaisir de montrer qu’il n’est pas dupe. Je le connais, mon ami. On se ressemble.

On se retrouve toujours dans des circonstances sérieuses. Cela se passe en général dans un pays étranger. Des gens importants parlent. Des interprètes traduisent. Des collègues écrivent. Et nous, nous n’arrivons pas à nous intéresser à tout cela. Nous communiquons par gestes, par clins d’œil, c’est comme si nous étions dans un autre film. Nous construisons une autre réalité. Ça nous fait rire. Parfois, je me dis que nous ne sommes pas à notre place, que nous sommes des usurpateurs.

Antoine Doinel aussi est un personnage décalé. Son corps est là, sa tête est ailleurs. Je me demande si nous ne sommes pas tous, au fond, faits de la même manière. Je le vois bien avec mon ami. Son métier, qu’il fait très bien du reste, c’est un rôle qu’il interprète. Ce n’est pas lui. Mais où est-il, lui ? Je l’observe. Où qu’il soit, il donne l’impression que tout l’intéresse. Mais ce n’est pas vrai. Il suit sa pensée. De temps en temps, il sort un petit carnet de sa poche et il griffonne quelques mots. C’est son secret, ce carnet. Même moi, je ne sais pas ce qu’il contient. Pendant qu’il écrit, il n’est plus là. C’est Doinel écrivant à Fabienne Tabard. Et si sa vraie vie était dans ce carnet ? Si tout le reste, même moi, c’était du cinéma ? Il referme son carnet, le glisse dans sa poche et me sourit l’air de dire : où en étions-nous ? Le film a continué sans lui mais qu’importe, il retrouve tout de suite sa place dans l’action et cela ne change rien. C’est cela qui, dans mes moments de doute, me devient de plus en plus pénible. Je veux parler de cette avancée inexorable de toutes choses, indépendamment de chacun de nous. Que je sois là ou non, cela avance et me fait comprendre que cela peut se passer de moi. Il y a longtemps que je le sais. Nous en avons souvent parlé, mon ami et moi. S’impliquer, me dit-il, prendre les choses au sérieux, jeter toutes ses forces dans la bataille ? J’entends encore la voix désabusée qu’il prend lorsqu’il ne cherche pas à faire de l’esprit : « A quoi bon ? »

Alors, on se moque de tout. On rit d’un tic, d’un mot, d’un air. Nous laissons notre attention que tente désespérément de retenir le discours de quelque important personnage suivre le vol d’un papillon ou la cambrure d’une hanche. Nous croyons de moins en moins au rôle qui nous est imparti. Tout cela amuse un certain temps. Et puis, j’ai fini par comprendre. N’étions-nous pas, même en faisant semblant de jouer le jeu, complices du système ? En admettant cela, je me suis rendu à l’évidence. Tout le monde fait semblant. Tout le monde joue le jeu. Un jour vient peut-être où la part de cinéma dont est faite la vie s’estompe, où Antoine Doinel et Fabienne Tabard retournent dans l’écran, où chacun reste avec sa propre vérité qui tient à peu de chose, quelques lignes dans un petit carnet, et c’est cela qui compte.

 

Publié dans CAUSE TOUJOURS…

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Gè-Esse 25/11/2015 10:57

Bravo à la Licorne qui rassemble des textes ou témoignages de qualité. A suivre...