Mes petits amoureux

Publié le par Sylviane Blineau

Mes petits amoureux

 

« N'est-ce-pas, Yayane, que tu l'aimes bien, mon Guy ? Et peut-être beaucoup bien, Yayane, hein ? Tu sais, je l'oblige à appendre la musique, rien que pour toi.». C'est une maman costaude qui s'adresse alors à moi.

... J'acquiesce faiblement. Prudente. C'est que, en ce temps d'enfance, je ne disais « non » qu'en famille... Mais souvent !

Guy était le fils du boucher, couvé par des parents un peu démodés. Après la dernière guerre, le prestige des artisans de bouche avait grimpé. Dans le quartier, la boutique ne désemplissait pas. Madame au comptoir, assise haut telle une reine aux corsages généreusement ouverts sur des nénés qui m' éblouissaient...et me faisaient peur tout à la fois. Monsieur, filiforme et haut, vaquait du laboratoire aux étals, son vaste tablier souvent taché de sang.

Je n'aimais pas leur façade carrelée de mosaïques rouge/or/orangé. Pas davantage le sol copieusement fariné de sciure odorante. Je détestais carrément l'odeur de suif qu'elle dégageait en permanence et le fait que Guy boive chaque jour un verre de sang frais pour se fortifier.

... À cause de l'accordéon, je n'aimais pas Guy non plus. J'ai toujours détesté l'accordéon.

 

J'étais aussi la favorite de Christian, le fils du percepteur. Ah, Christian, sa mèche rebelle, ses guibolles fluettes ! Je percevais dans cette famille du raffinement, de la race. Le grand Christian restait fin, discret, pas fanfaron pour un sou lorsque sa mère narrait son sérieux en tout. Toujours à mes côtés, en silence, lorsque nos mamans nous ramenaient de l'école en bavardant. Je ne sais s'il m'a seulement dit trois mots, nos relations souvent limitées à des échanges de regards par les rues pavées. En bons élèves, nous avons dû nous contenter d'admirer mutuellement nos belles croix d'honneur, soigneusement briquées au Miror.

 

Auparavant, j'avais passé quelques jeunes années au cœur du vignoble, entre Nantes et Clisson. Les aléas de la vie m'avaient fait atterrir dans la famille d'un tonnelier, chez une adorable nourrice. Vêtements noirs et cheveux blancs tirés en lourd chignon, elle m'adopta bien vite. Ce fut réciproque. Sa tendresse, sa patience m'avaient séduite. Ma mère allant de clinique en hôpital, je n'avais de visites que celles de mon père. Détachée de mon zeste de famille, je trouvais superflues ces heures volées à ma nouvelle liberté. Quitter un sombre appartement pour cette maison basse, dans un hameau tranquille, initia et exalta mon amour de la nature simple.

Mon père – costume trois pièces – et sa traction avant noire faisaient sensation. Il s'annonçait à grands coups de klaxon et les enfants des alentours n'auraient pas voulu manquer cette sonore arrivée. Le prestige de la voiture fut à l'origine de bien des sentiments à mon égard. J'eus à mes petits pieds tous les amoureux du hameau.

Je crois en avoir été fière... sans en abuser. Sauf lorsqu'il était décidé de jouer à la noce. Gloire oblige, la mariée c'était toujours moi. Et j'étais aux anges, vieux rideau sur les cheveux, couronne de liserons roses, bouquet de fleurs des champs.

 

Je sais maintenant que rien ne remplace jamais la spontanéité des amours enfantines, ni la saveur de l'innocence envolée...

 

 

Illustration : Jean Eustache : Mes petites amoureuses.

Publié dans ESSEBÉ

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Peralbo 30/10/2015 16:19

Magnifique (Colette)!