Le réveil de Mouna

Publié le par Bernard Revel

Le réveil de Mouna
Le réveil de Mouna

Il était né un 1er octobre. C’était un ami de l’homme. Un vrai. Un rare. Pas un de ces professionnels de notre bien-être qui roulent pour nous dans leurs voitures de fonction. Il n’avait pas de voiture, lui. Il avait un vélo. Il s’appelait André Dupont. Tout le monde l’appelait Mouna. Aguigui Mouna. Quiconque a été élevé au lait des années 60 a connu Mouna, son vélo couvert d’autocollants, sa remorque bringuebalante, sa casquette bouffée par les badges et sa barbe en broussaille. Il fut le premier à gueuler contre tout ce qui était pour. Pendant la guerre d’Algérie, il chantait dans la rue « Le Déserteur » de Boris Vian. Avec la voix éraillée d’un Gilles Vignault qui aurait trop crié, il entonnait ce qui était pour lui la plus belle chanson du monde : « Quand les hommes vivront d’amour, il n’y aura plus de misère, les soldats seront troubadours… »

Mouna avait fait du parvis de Beaubourg sa scène principale, mais on le voyait partout où il se passait quelque chose, au festival d’Avignon ou ailleurs, ayant toujours une cause perdue à défendre. Il invitait les gens à être eux-mêmes. Il combattait les idées reçues car, expliquait-il, si nous sommes des récepteurs, nous sommes aussi des émetteurs. « Faudrait vous réveiller ! » disait-il aux passants. « Aimez-vous les uns sur les autres ! » Et il leur lançait une poignée de riz ou de maïs au visage en conseillant : « Prenez en de la graine ! »

Mouna n’était jamais agressif. Il se proclamait donneur de bonheur et citait Camus : « Etre heureux, c’est faire son métier d’homme. » Il ajoutait : « Quel boulot ! » Il n’aimait pas son temps. Selon lui, le siècle se résumait à trois mots : « L’arnaque, la barbaque, la matraque ». Il incarna avant la lettre l’esprit Charlie-Hebdo. Mais il n’a jamais fait de ses idées un fonds de commerce. « La gloire, disait-il, c’est la porte ouverte sur un désert. On gagne quoi ? On gagne la mort, tôt ou tard. »

Mouna était un fou sage. Il ne supportait pas que les gens se croisent sans se regarder, se parlent pour ne rien dire, aient peur les uns des autres. Il voulait rendre à la rue la chaleur humaine qu’elle n’avait plus. On n’attire pas le regard aujourd’hui si on se fond dans le troupeau. Celui qui adresse la parole à des inconnus pour demander autre chose que l’heure ou son chemin, ne rencontre que gêne, mépris ou agressivité. C’est pour cela que Mouna avait choisi le parti du bouffon. Quand on fait le clown, le courant passe mieux. Les gens allaient vers Mouna en toute confiance. Ils avaient pour son vélo des yeux d’enfants émerveillées. Ils se marraient en voyant un réveil suspendu au guidon. Et Mouna d’expliquer : « C’est pour réveiller les consciences. » Ils riaient, réfléchissaient, donnaient leur avis, échangeaient des regards avec des gens qui leur semblaient moins étrangers et peut-être se sentaient-ils, en partant, un peu plus lucides, moins seuls.

« Je fous la merde pour que ça sente meilleur », disait Mouna. Il est mort à 88 ans, laissant derrière lui une flopée d’ « aguiguistes » qui, à tout jamais, « en ont pris de la graine » et ne sont plus dupes de la comédie humaine. Mais qui saura, comme lui, porter la bonne parole capable de se faire entendre dans la rue, quand partout retentissent les vérités officielles de ceux qui veulent penser pour nous ? Qui, face aux idées reçues, saura émettre sa différence avec l’humour, la poésie et la fraternité de Mouna ?

Le monde tournerait peut-être plus rond si s’arrêtait parfois sur les places de nos villages quelque cycliste extravagant ayant accroché un réveil à son guidon.

 

(Ecrit au lendemain de la mort de Mouna survenue le 8 mai 1999 à l’âge de 88 ans).

 

 

Publié dans CAUSE TOUJOURS…

Commenter cet article

B. Revel 03/12/2015 09:34

Oui, la rue appartient aux poètes, encore faut-il qu'ils aient le courage d'en faire leur théâtre. Je vous admire. Des éveilleurs comme Mouna et vous nous manquent, en ces temps où les obscurantismes religieux ou politiques regagnent du terrain.

Pierre Montmory 02/12/2015 21:50

Quelle bonne idée de faire revivre notre compagnon d'infortune !
Je me sens moins seul aujourd'hui en découvrant ce site consacré à Mouna où je me vois revivre.
J'ai continué à gueuler et pis à jouer mon théâtre par les rues et les places... depuis 1994, je vis à Montréal où je peux pratiquer l'été dans les parcs... mais je me sens très très seul, car l'heure est à la lâcheté et surtout à l'indifférence polie qui est la forme du mépris des cons citoyens ! ... Heureusement que dans chaque quartier de la Terre il existe des amis libres et amoureux qui, d'un coeur chaleureux, m'empêchent de me taire. Et je suis toujours à la rue avec le meilleur de mes trouvailles. La rue appartient aux poètes !
Pierre Montmory

Bernard 13/10/2015 09:24

Mouna, Yves Durand... des cabochards célestes.

gérard.salgas 12/10/2015 15:48

Aguigui Mouna...Yves Durand: même combat, même armement: le vélo et la parole en toute excentricité. La casquette de Mouna, ce sont aussi les charentaises d'Yves Durand, et sa demi-barbe latérale. Cultivons et entretenons notre singularité dans une société figée.

Alceste B. 12/10/2015 12:12

Je le croisais souvent Boulevard St Michel, au début des années 70… Il officiait à l'angle de la librairie Gibert Jeune… Souvenirs d'un personnage hors du commun… Le laisserait-on parler aussi librement aujourd'hui ? J'en doute. Les pandores ne tarderaient pas à intervenir.