Yves Durand, demi barbu mais poète complet

Publié le par Bernard Revel

Yves Durand, demi barbu mais poète complet

Yves Durand, demi barbu mais poète complet

 

La première fois que j’ai vu Yves Durand, c’était à la Maison des jeunes de Lézignan-Corbières au début des années soixante-dix. La dernière fois que je l’ai vu, c’était à Perpignan, du côté du Castillet, il y a une vingtaine d’années. Il marchait dans la rue, dégingandé, un vieux cabas à la main. Il m’est arrivé, entre-temps, de le rencontrer aussi à Carcassonne. J’ai l’impression qu’il a toujours porté une veste en tweed grise et une chemise à carreaux. Il avait une drôle de petite tête dégarnie et un regard espiègle malgré l’épaisse monture noire de ses lunettes.

Ce sont des hommes politiques qui m’ont fait penser à Yves Durand. L’un avait dit un jour, à propos d’une élection présidentielle : « J’y pense tous les matins quand je me rase. » L’autre avait surenchéri : « J’y pense et pas seulement quand je me rase. »

Je me suis moi-même demandé : est-ce que je pense à la même chose que ces raseurs ? J’ai fait l’expérience ce matin. Je suis soulagé. Les yeux fixés sur mon reflet, je ne pensais à rien d’autre qu’à ma chasse au poil le plus rebelle. J’ai essayé de penser à autre chose et soudain, dans le miroir, est apparu un drôle de visage, barbu d’un seul côté. Ce n’était pas tout à fait une vision, bien sûr, plutôt une association d’idées. Je venais de me souvenir qu’il fut un temps où Yves Durand se promenait avec une demi-barbe. Il ne se rasait que la partie gauche du visage. J’avais oublié ce détail. Il me fut confirmé, peu après une recherche dans mes archives, par une lettre qu’il m’avait envoyée en 1979, sur laquelle était épinglée sa tête à moitié glabre illustrant un fascicule intitulé « Haute voltige ».

Yves Durand était un poète. Né le 16 février 1925 à Morlaix, mort le 8 janvier 1998 à Perpignan. Il avait débarqué à Carcassonne en 1966 et comme il allait d’un village à l’autre à bicyclette, déclamant ses oeuvres dans les bistrots, snacks et crêperie, on l’appela « le poète pédalant des Corbières ». Quand la salle s’y prêtait, il faisait son entrée à bicyclette et donnait son récital en tournant autour des spectateurs. Ses poèmes étaient plutôt des textes courts. Il les appelait des « pensées ». « A force de pédaler, proclamait ce pince-sans-rire, je deviendrai Pascal. »

Yves Durand restait très mystérieux sur son passé. « Je vous préviens, pas de questions sur ma vie antérieure », disait-il. Certains prétendent qu’il aurait joué un rôle dans la mouvance de l’Algérie française. Un de ses poèmes, « Sauvé par le pouvoir », ajoute au mystère : « Je n’attendais rien de l’Etat. Il m’a comblé : il m’a fait oublier. Une accusation d’espionnage fit tomber l’affection coupable que j’avais sur un coin de mon cœur. Vive la DST ! » Comprenne qui pourra. Dans les bistrots des Corbières, ce genre de pensée énigmatique laissait le public, réduit à cinq ou six personnes, pantois.

Yves Durand n’a jamais rempli les salles. Il passait pour un farfelu. Il l’était. Lorsque nous le découvrîmes à la Maison des jeunes de Lézignan, nous fûmes quelques-uns à le trouver ridicule. Il sautillait devant nous, et, d’une voix haut perchée, quelque peu zozotante et légèrement maniérée, nous gratifiait de pensées dont le sens nous échappait : « Rester digne, je ne m’en soucie pas. Ce n’est pas la dignité qui me rendra ma bien-aimée, mais l’excentricité qui permet toute extrémité. Je laisse la dignité aux prostituées. » Il parlait souvent d’amour sans avenir, de femme fatale, d’infidélité, et vivait seul. « Je pars titubant, j’ai perdu un amour boiteux. » Il avait un humour qui l’entraînait loin dans l’absurde, jusqu’aux chutes les plus déconcertantes.

Il était, disait-on, un excellent joueur de dames et d’échecs. Il participait à des tournois. Il cachait bien son jeu.

« On croit que le jeu m’intéresse, on se trompe : je joue aux échecs, les échecs ne m’intéressent pas ; je joue aux dames, les dames ne m’intéressent pas ; je joue au bridge, le bridge ne m’intéresse pas. On croit que le cyclisme m’intéresse, on se trompe : la bicyclette ne m’intéresse pas. On croit que la marche m’intéresse, on se trompe : la marche ne m’intéresse pas. On croit que la femme ne m’intéresse pas, on se trompe : à chaque moment d’une partie, à chaque tour de pédale, à chaque pas, sa présence en moi est toujours aussi dévorante, toujours aussi prééminente, toujours aussi merveilleuse. »

Après sa période demi barbue, Yves Durand vécut surtout à Perpignan. Il avait laissé tomber le vélo. Il participait toujours à des soirées poétiques. Il en était un peu la vedette. Mais il n’est pas devenu Pascal. Décédé en janvier 1998, il ne passera pas à la postérité. Il n’avait pas, du reste, ce genre de pensée, même en se rasant. « Qui saura dans cent ans que j’ai pédalé ? Les soirées se feront sans moi et sans mon œuvre », a-t-il écrit. Son œuvre n’est pas immortelle mais sa vie fut poésie. Quelques personnes s’en souviennent encore.

Il n’était pas un raseur.

 

La Licorne d’Hannibal (version papier) a rendu un bel hommage à Yves Durand sous la plume de Jean-Claude Marre, dans son numéro 9 daté du quatrième trimestre 2004.

Lire dans la rubrique "Poètes" sous le titre

"Yves Durand, le marathonien de la poèsie"

le texte de J.C. Marre ainsi que quelques textes d'Yves Durand…(9 juin 2014)

 

Publié dans CAUSE TOUJOURS…

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