Tous les mots mènent au hasard

Publié le par Bernard Revel

Tous les mots mènent au hasard

J’ai ouvert le dictionnaire et je suis tombé sur le mot hasard. Cela n’en était pas un. J’avais corné la page. Je me demande pourquoi. Parmi la cinquantaine de mots qui voisinent avec hasard - de l’arabe al-zahr signifiant jeu de dés - lequel avais-je voulu garder en réserve? Sûrement pas celui qui le précède, haruspice qui, comme chacun sait, était, dans la Rome antique, un devin interprétant la volonté des dieux dans les entrailles des victimes. Je n’ai pas souvenance d’avoir eu, dans le passé, à faire avec haruspice, profession heureusement remplacée par celle des astrologues, tout aussi fantaisiste mais bien moins dangereuse. Quand on y réfléchit, haruspices et astrologues ont quelque chose à voir avec le hasard. Mais c’est pour le nier. Les uns lui substituent la volonté divine, les autres l’influence des planètes.

Hasard et sa famille (hasarder, hasardeux) sont suivis du mot has been qui est courant, lui, quoique récent. « Personnalité dont la notoriété appartient au passé », explique le petit Larousse. Pour être un has been, il faut avoir été célèbre et être oublié. Par exemple, de Gaulle n’en est pas un, Albert Lebrun oui. La chanson fourmille de has been. Pourquoi se souvient-on de Claude François et pas de Gérard Blanc ? Le talent n’explique pas tout. Il y a là aussi, je le crains, une grande part de hasard. Me voilà revenu à mon point de départ.

Pas très loin se trouvent harpie et harpagon, qualités humaines peu flatteuses. Une harpie, dans le langage commun, est une femme acariâtre, et un harpagon, grâce à Molière, un avare. Caractères innés ou forgés par les hasards de la vie ? Il n’y a rien à faire. Je retombe sur ce satané hasard.

Cherchons encore. Je trouverai bien une exception. Harmonie ! « Ensemble ou suite de sons agréables à l’oreille ». L’harmonie dépend de l’ordre des notes et non du hasard. Certes. Mais pourquoi n’aimons-nous pas tous les mêmes musiques ? Pourquoi les uns trouvent Bach plus harmonieux que Miles Davis et les autres Miles Davis plus harmonieux que Johnny Hallyday ? Question de goût. Mais le goût, n’est-ce pas cette chose inexplicable aux multiples causes qui en font le fruit du hasard ? Hélas oui. Hasard me poursuit. Je peux prendre n’importe quel mot de cette page, au hasard bien sûr, et il me conduira à lui. Tenez, haschisch. Encore un mot emprunté à l’arabe et qui veut dire, en fait, herbe. Nous en avons tous fumé. Nous ne sommes pas tous devenus dépendants, loin de là. Pourquoi ? Les influences ont joué, les caractères, les circonstances, toutes choses qui relèvent plus ou moins du hasard.

Est-il nécessaire de chercher encore ? Le hasard, j’en ai peur, est partout. Je le rencontrerai dans toutes les pages du dictionnaire. Tous les mots mènent au hasard. Au fond, seul lui échappe l’ordre alphabétique. Je sais exactement à quelle lettre je le trouverai. Mais déjà son voisinage varie selon le dictionnaire. Ainsi, dans le Robert en sept volumes (édition 1970), il est précédé non pas de haruspice mais d’un nom féminin que je découvre : hart. La hart était au moyen âge un lien d’osier servant à attacher les fagots. Par extension, c’est devenu la corde servant aux pendaisons. D’où l’expression aujourd’hui disparue : « Tu sens la hart ». Victor Hugo utilise le mot dans « Notre-dame de Paris » : « Ainsi, en 1465, ordre aux habitants, la nuit venue, d’illuminer de chandelles leurs croisées et d’enfermer leurs chiens, sous peine de la hart. » On pendait à l’époque pour un oui pour un non. Au hasard, en quelque sorte.

Mais je m’égare. C’est tout le charme des dictionnaires de vous entraîner vers l’imprévisible, au hasard des définitions. Je trouve, du reste, que le petit Larousse ne rend pas assez justice à ce mot qui, finalement, contient tous les autres. Il ne lui consacre que 9 lignes alors que haricot en compte 14 plus une illustration. Certes, le hasard n’est pas photogénique et plus difficile à dessiner qu’un mouton. Mais il méritait mieux. Le Robert est beaucoup plus généreux et fourmille de citations qui montrent que le mot a hanté bien des grands esprits. J’ai un faible pour celle d’André Maurois : « Les obus et les décorations tombent au hasard sur le juste et l’injuste. » C’est moins vrai aujourd’hui pour certaines décorations qui ne doivent rien ni au hasard ni au mérite. Mais c’est une autre histoire.

Si, dans cette page du Larousse, il n’y a pas la moindre photo du hasard, un beau cheval y est dessiné, en bas à gauche. C’est pour illustrer harnais. Ça me revient à présent. C’est ce mot, ou plutôt ce dessin, qui m’avait fait corner la page. J’avais été frappé par les termes désignant les différentes pièces du harnais : la muserolle, la sous-gorge, la fausse martingale, le collier, le bracelet, la sous-ventrière, la croupière, etc. Et l’idée m’était venue de faire un parallèle avec les dessous féminins. Projet que mon inconscient avait prudemment refoulé, pour la paix des ménages sans doute, et que le hasard fait resurgir.

J’ai fermé le dictionnaire. Pour me changer les idées, j’ai ouvert la bible. Et je suis tombé sur le mot néant. Etait-ce vraiment un hasard ?

 

 

Publié dans CAUSE TOUJOURS…

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Ferdinand Duglaïeul 23/08/2015 08:56

Bravo pour cet exercice en "thème et variations". Les variations sont-elles le fruit du hasard, d'une technique acquise...voire d'une inspiration surnaturelle?...