Gobe-chat

Publié le par Sylviane Blineau

Gobe-chat

Elles sont vingt.

Filles. Girls du Lidio.

Vingt dans leur string pailleté, qui lèvent la jambe en cadence sous les regards émoustillés.

En ma qualité de meneuse de revue, tout emplumée de rose, j'avance tête haute, bien cambrée, seins-pamplemousses et fesses hardies. La routine ! Descente des marches en déhanchements suggestifs, sourire carnassier, regard balisé de faux-cils interminables.

Final. Applaudissements. Sortie de scène.

En regagnant les loges, je croise un drôle de chat promenant à bout de pattes un dompteur en habit écarlate. Je m'en étonne à peine, tant d'insoupçonnables choses se déroulent hors scène !

Quand soudain le grand félin éternue. Un souffle à vous déraciner tous les eucalyptus de la place... Je sursaute, déstabilisée sur mes talons dorés. Ma bouche s'arrondit. Je veux protester, hurler mais, peine perdue, mes lèvres carminées restent figées en un « » stupide. Je ne peux déglutir, je vacille. Aurai-je gobé un intrus ? L'habilleuse se précipite, m'emmène, me fait asseoir. Je lui miaule un merci des plus enroué.

Oh yes, m'dam! Un chat dans la gorge! ...que je m'empresse d'avaler, m'étant saisie du verre d'eau que l'on vient de me tendre.

Mais ce chat s'incruste. Mais il descend en moi. Je le sens qui progresse tel  une sève tranquille.

Et lui de s'installer lentement au fond de mes entrailles, lové dans mon silence. Ah, ne pas réveiller ce chat qui dort?

C'est que, dans cette paix, j'y trouve mon compte : il me fait la peau douce.

J'ai pour occupation principale des toilettes longues et minutieuses, langue râpeuse, coussinets bien humectés. Et que je te lisse le poil et que je t'inspecte l'entre-jambes. Un doigt sur le contour de l'oreille passe et repasse, enroulé, bienfaiteur. Installée près du radiateur, je m'étire avec langueur, souple comme un liseron, tout ventre dehors. Le bonheur est dans la loge. Je danse intérieurement, faisant presque corps avec les tapis de velours rouge. Plus question de barre d'exercices, de pas chassés, de rythme. Exit régime et crèmes dépilatoires. Rendue à une introspection libératrice, féline félinienne, j'ai reçu et absorbé l'entière puissance du chat.

Ayant toujours aimé les fourrures, celle que je visionne à l'intérieur de moi me comble d' une vraie joie : une isabelle de premier choix ! Inquiètes, les girls se relaient chaque soir afin d'écouter mes ronronnements rassurants. Alors, paupières mi-closes, je me gonfle d'une importance bien méritée ! Femme-chat, chat-femme qui jamais ne chassera la souris. Mes ongles sont griffes, mon pelage dorsal porte en dessin la croix magique et se précise chaque jour davantage sur mon front le « M » dominateur. Bien-être. Bien-vivre.

Ainsi dorlotée, que dis-je, révérée par tout le Lidio parisien, je coule des jours heureux et langoureux, faisant honneur à tous les poètes amoureux fous des chats, si bien caressés, si bien célébrés. Baudelaire en filigrane, je me fais chatte exemplaire, tous les parfums du soleil et des foins sur ma peau.

Et lorsque, entre deux siestes, j'interroge le chat avalé, il m'affirme avoir toujours rêvé de sa vie actuelle. Nous conversons en tapinois. J'apprends des légendes, notamment celle de l'origine du chat, animal craché par les narines béantes d'un lion volant. Il évoque souvent pour moi ses royales ascendances, Bastet la déesse féline, les momifications par milliers.

Ah, un détail : mon chat est british. En catimini je le francise peu à peu.

En échange, il m'éduque. Tout à fait ! L'éducation anglaise n'aura bientôt plus de secret pour moi...

 

 

Illustration : Catwoman by Moritat…

 

 

 

Publié dans ESSEBÉ

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