Eté 64.

Publié le par Bernard Revel

Eté 64.

Quand je regarde cette photo, c’est d’abord moi que je vois. Gilet noir sur tee-shirt rouge, mocassins blancs, dansant le slow dans les bras d’une gentille Marie-France. Je sens remonter une vieille émotion qui mêle inextricablement à mes premiers émois sentimentaux l’angoisse qui m’étreignit le 12 juillet devant le gros téléviseur familial. Eté 64. J’y suis, sur cette photo. J’y vois se refléter l’éternel spectateur adolescent qui vécut ce moment en direct, tremblant pour son champion et troublé par une inconnue. L’une, bientôt, m’éloignerait de l’autre. Elle est sur la photo, elle aussi, fillette au visage changeant, toujours autre, toujours aimée, rendant flou pour longtemps le duel des champions.

Et puis, un jour, on y revient. Ils sont toujours là, frères siamois figeant le monde dans cet instant unique où le Tour se jouait et ma vie s’accomplissait. Jacques Anquetil était mon héros. En tête du classement général comme il le fut les années précédentes mais, pour une fois, très vulnérable. L’image m’hypnotise. C’est le moment où tout est possible. Epaule contre épaule, le porteur du maillot jaune et son rival, Raymond Poulidor, deuxième à 56 secondes, gravissent les derniers kilomètres du Puy de Dôme. Il fait très chaud. Les motards regardent ailleurs, vers la foule qui se presse sur un côté et qu’on ne voit pas. Les deux champions sont seuls. Personne ne peut rien pour eux. Leur visage n’exprime aucune souffrance. Mais des différences apparaissent. Tête nue, enfoncée dans les épaules, Anquetil a la bouche entrouverte. Poulidor serre les dents. L’un des deux bluffe et l’autre a peur. Celui qui bluffe s’est mis à la hauteur de son adversaire pour lui montrer qu’il est capable de le suivre et le dissuader d’attaquer. Il s’appuie contre lui. Son guidon légèrement tourné vers la droite indique qu’il zigzague. C’est un aveu de faiblesse. Si son adversaire était lucide, il le comprendrait tout de suite. Mais il se laisse prendre au manège de l’autre. Il le craint. Le visage fermé, le regard fixe, bien en avant sur son vélo, il apparaît vraiment comme le plus fort. Nous le voyions bien, nous, devant nos écrans. Nous redoutions ce moment où il allait démarrer. Lui ne semblait rien voir. Personne ne pouvait lui dire : « Vas-y, fonce ! » Il n’a rien à perdre pourtant et tout à gagner. Il lui suffirait d’appuyer un peu plus sur les pédales pour se retrouver seul. Mais il attend, comme paralysé. Anquetil, toujours à sa hauteur, l’impressionne. Les deux hommes ne se regardent pas comme si chacun avait peur de lire sa défaite dans les yeux de l’autre. Le duel est psychologique. Dans quelques secondes, la vérité va éclater, celle que tout le monde pressent. Chaque mètre compte. Anquetil s’accroche. Son seul espoir de gagner le Tour de France est dans sa capacité à faire croire qu’il peut encore résister à l’attaque qui se prépare. Ainsi, il la retarde. Est-ce au moment où la photo est prise que Poulidor réalise qu’il doit enfin tenter le tout pour le tout ? Son vélo suit une ligne rectiligne, signe de sa supériorité physique. Son masque est celui de la détermination. Anquetil est comme un boxeur qui embrasse son adversaire pour l’empêcher de frapper. Pourquoi Poulidor ne s’écarte-t-il pas ? Il est mené en bateau. Il va bien finir par le comprendre. Moi, devant mon écran, je commençais à perdre les pédales. Pendant que Robert Chapatte s’époumonait, je redoutais l’estocade qui se préparait. Mais les secondes s’écoulaient et le couple restait soudé. A 1500 mètres du sommet, quelque chose se passe. L’un a-t-il craqué, l’autre a-t-il accéléré ? Soudain, Poulidor est devant Anquetil. Les liens sont brisés. Mais trop tard. Mètre par mètre, la distance entre les deux hommes grandit. Le gagnant n’est pas celui qui est devant. Anquetil franchit la ligne d’arrivée 42 secondes après Poulidor. Il reste maillot jaune avec 14 secondes d’avance sur celui qui n’a pas su déjouer son piège. Il a remporté son cinquième Tour.

J’ai beaucoup zigzagué dans la vie, j’ai fait illusion, j’ai voulu passer pour ce que je n’étais pas, j’ai caché ma faiblesse. J’ai été trompé aussi, je me suis fait manipuler, j’ai cru aux belles paroles. J’ai été tour à tour Anquetil et Poulidor. C’est cela que la photo me raconte aujourd’hui. Si je ferme les yeux, je me revois, gilet noir et mocassins blancs dansant le slow avec la petite Marie-France dans un bal de village, feignant l’indifférence mais crevant en vérité de désir pour elle. En ce temps-là, je pensais qu’il fallait cacher son jeu pour remporter des victoires. Et c’est ainsi, souvent, que je perdais.

 

Illustration musicale : "Sag Warum", un slow langoureux des années 60…

 

Publié dans CAUSE TOUJOURS…

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