Saveurs.

Publié le par Sylviane Blineau

Saveurs.

 

La cuisine est ouverte sur le patio ensoleillé, le chat paresse, tout miellé de chaleur et moi et moi et moi... ne ferai pas la sieste cet après-midi ! Il y a de la séduction dans l'air, ma pensée déjà s'échappe vers ce soir, eux : lui, elle. Antoine, mon meilleur ami et son nouvel amour.

Repas simple, terroir, un rien canaille quand même : cuisses de lapin sur lit de tomates... qui ont le nom mystérieux de « lapin paquets ». Je revois les lapins de ma Mémé, des Géants des Flandres, si gros que l'envie me prenait souvent, l'hiver, de me blottir contre leur fourrure. Mémé s'est égarée dans un autre monde. L'élevage a périclité. Mais dans ma mémoire cannibale reste, bien calée, leur image entre fourchette et couteau et je n'y peux vraiment rien !

 

Alléchée par ces réminiscences gustatives, j'ai donc fait mon marché. Devant moi, en vrac et bien à température, tous les ingrédients. Les râbles de lapin rebondis, luisants, roses jaspés de blanc délicat, veinés de bleu sous-jacent. Un vrai régal pour mon œil qui se promène, allumé. Ah ah, le lapin ! À nous deux ! Et que je te le saisis et que je te le caresse, le palpe, l'essuie doucement. Roulé dans le gros sel, frotté de thym et de romarin, de poivre concassé. Que tous ces parfums te pénètrent, t'envahissent, te transforment en puits de saveurs. Belle attente dans les prémices d'un accomplissement gouleyant : une communion gourmande .

 

C'est l'été des tomates. Des « Marmande », ne vous en déplaise car, même pour cuire, je ne veux pas lésiner. Dans mes jardins de mémoire, il y a celui de mon oncle Paul, cher tonton qui ponctuait chaque phrase d'un sonore « hé bé couillon! » et n'en plantait jamais d'autres. Ah, le croquant, le parfum d'une vraie tomate juste cueillie ! Cette senteur de terre chaude chargée de chaleur, le jus affleurant la chair, le rouge marbré de rose vineux sous la peau brillante... Je prends possession de votre chair, mes doigts l'effleurent, la soupèsent. Alors, tomates - pelées, épépinées, concassées dans une envolée sucre-acide avec l'ail rose pelé, le bouquet si bien garni, une pincée de sucre - alors, tomates, compotez lentement.

 

Moi, terrienne virevoltante, je fais corps avec ma recette. Un regard à la pendule ; je suis dans les temps. La cocotte en fonte bleue va bientôt chuchoter. Et toi, mon lapin (faux lapin qui n'es que râbles), toi, je te reprends en mains maintenant. Ta chair va fondre pour lui - euh ! Pour eux, n'est-ce pas ? Pour un regard attendri, généreux, qui le fera se pencher vers elle en murmurant « je te l'avais bien dit, hein ! Tous les talents ! » Mon Antoine...

 

Je me saisis des bardes fumées, chair rayée rouge et bistre, onctueuses, à peine grasses. Sur chaque râble une gousse d'ail escalopée, puis une branchette de thym, sel, poivre. Et hop ! Un joli bandage de lard dont j'assure le maintien par une pique en bois. Sagement alignés, les râbles, maintenant, sur votre lit de tomates justes fondues. Plus tard, le four vous accueillera, qui vous grillera la couenne pour mieux révéler le fondant de votre chair.

 

Le vin est en carafe, un joli Minervois à la robe rubiconde. J'ai mis la nappe campagnarde, le bouquet de capucines-basilic est au centre de la table, près du saladier en grès. Le chat se caresse d'une languette râpeuse, la cuisine sent le beau et le bon. Plénitude...

 

Illustration : Michel Bories : "Lapinous". Gouache 2000.

Publié dans ESSEBÉ

Commenter cet article

essebé 02/06/2015 18:09

Suis surprise ( agréablement) des réactions diverses et variées
...Euh," Chroniques du lapin " ou de la cuisinière affairée et un
brin sensuelle?

Michel Gorsse 02/06/2015 08:55

Chère terrienne virevoltante, sachez qu'on aimerait lire la suite, passer aux agapes, de cette excellente chronique.

essebé 01/06/2015 23:27

Cher Duglaïeul, il fut un temps où...
C'est vrai, ces lapins-là
étaient fameux ( Simone va détester)
et en ont régalé plus d'un et d'une.
Alors, dans une autre vie peut-être
me remettrai-je aux fourneaux?

duglaieul 01/06/2015 17:03

quelle sensualité. Sylviane, quand nous invites-tu chez toi?...