25, rue de la Grange au Loup

Publié le par Bernard Revel

25, rue de la Grange au Loup

 

Dans les chansons de Barbara, il y a un aigle et un loup. Venu de nulle part se poser près d’un lac où elle était endormie, l’aigle noir avait tout d’un oiseau de mauvais augure mais je ne comprenais pas pourquoi. Rien n’en faisait un être maléfique. Il effleure à peine la jeune femme et regagne le ciel, la laissant seule avec son chagrin. J’aimais beaucoup cette chanson. J’étais sensible à sa poésie même si son sens m’échappait. J’y vis, plus tard, une variante de la légende de Jupiter transformé en cygne pour séduire Léda.

Et puis, un jour, Barbara révéla son secret. Elle parla de cet homme qu’elle aimait. C’était la guerre. Elle était toute petite. Il vint la chercher en uniforme à la sortie de l’école. Il devait partir. Elle pleurait. « Je le supplie de rester, en vain. Je le vois encore s’éloigner, se retourner, revenir me prendre dans ses bras. » Elle est triste et pourtant, confiera-t-elle, « je rechercherai toujours cet instant heureux ». La chanson dit la même chose : « Dis l’oiseau, ô, dis emmène-moi Retournons au pays d’autrefois Comme avant dans mes rêves d’enfant… » Mais rien ne sera plus jamais comme avant. L’homme qui revient un jour a changé. Il lui fait peur. « Un soir, à Tarbes, mon univers bascule dans l’horreur, écrit-elle. J’ai dix ans et demi. Les enfants se taisent parce qu’on refuse de les croire. Parce qu’on les soupçonne d’affabuler. Parce qu’ils ont peur. Parce qu’ils croient qu’ils sont les seuls au monde avec leur terrible secret. » A 15 ans, elle ose enfin fuir cet homme. Elle raconte tout aux gendarmes. Et c’est lui qui vient la chercher, qui la ramène à la maison, cet homme qu’elle hait et qui est son père.

A présent, la chanson s’éclaire : « C’est alors que je l’ai reconnu Surgissant du passé Il m’était revenu ». Mais on ne revient pas au pays d’autrefois. Elle le dit dans une autre chanson : « Elle dort à jamais mon enfance. » Un souvenir parfumé de Marseille, un Noël 1938 à Roanne, illuminé par l’orange que sa grand-mère Granny lui offrit : le temps de l’innocence fut court. Un animal rôdait dans la maison. Il avait les façons d’un chat. C’était un loup.

« Sûr, il m’a fallu un sacré goût de vivre, une sacrée envie d’être heureuse, une sacrée volonté d’atteindre le plaisir dans les bras d’un homme, pour me sentir un jour purifiée de tout, longtemps après. » L’aigle noir finit par s’envoler, chassé par le regard de la jeune fille qu’était devenue sa victime. Dix ans plus tard, il pleut sur Nantes. Comme j’ai aimé cette chanson ! Ce rendez-vous manqué, 25 rue de la Grange-au-Loup, avec un homme « à l’heure de sa dernière heure » est un chef d’œuvre de tact et d’émotion. Il n’y a pas un mot qui fasse soupçonner le pire. Ce « vagabond », ce « disparu » qu’elle avait longtemps « espéré », il me touchait profondément. Et comme c’était triste de savoir qu’il mourut « sans un adieu sans un je t’aime ».

En octobre 1987, dans le public du Châtelet, je n’étais pas le seul à avoir les yeux mouillés lorsqu’aux dernières notes de la chanson, elle implore son père. Mais je ne savais pas. Nous ne savions pas. C’est après sa mort à elle, survenue un jour de novembre, que la vérité fut connue. « Je garderai longtemps le souvenir du mélange de fascination, de peur, de mépris, de haine et d’immense désespoir que je ressentirai lorsque je le retrouverai mort, à Nantes… » Alors, comme L’Aigle noir, la chanson prit un autre sens. « Il me revenait en plein cœur… Son cri déchirait le silence ». Ce n’était pas le cri d’un mort mais celui d’un passé douloureux ineffaçable. Et soudain, la rue de la Grange-au-Loup m’est apparue dans toute son horreur. Elle n’existait pas à Nantes, à l’époque. En réalité, le père était mort à l’hôpital. Le lieu évoqué par Barbara renvoie au monde des contes où les enfants traversent des forêts en chantant pour aller visiter leur Mère-grand, où ils se mettent à l’abri au fond des granges sans voir les yeux du loup qui brillent dans le noir, où dans le ciel de l’enfance tournoie l’aigle du malheur.

 

 

Une rue de la Grange-au-loup a été inaugurée à Nantes le 22 mars 1986 en présence de Barbara et de Gérard Depardieu dans un quartier nouveau près du stade de la Beaujoire. La ville a créé en 2000, non loin de là, une allée Barbara, bordée de rosiers et de mimosas.

Les citations sont extraites du livre de Barbara « Il était un piano noir… » (Fayard 1998).

Publié dans CAUSE TOUJOURS…

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