Partage du vent…

Publié le par L'Insipide

Partage du vent…

          Tout est vanité, et poursuite du vent...
           L'Ecclésiaste.


Il est de certaines gens qui, à quelques arpents de notre capitale roussillonnaise, refusent l'implantation d'éoliennes sur leur territoire, par crainte de voir disparaître leur paysage. Une fois encore l'on constate, après Pierre Sansot, que territoire et paysage sont ici assimilés à tort. Le territoire ne m'appartient pas dans son tracé ; il est dessiné par une instance supérieure, municipalité, conseil départemental ou régional et même Ministère de l'Aménagement du Territoire (notez ici les majuscules à l'initiale!). Mais on ne saurait le confondre avec le paysage, cet espace où fusionnent le géographique et l'humain. Le paysage est un peu de moi, il s'inscrit en moi, et je le porte en ma sensibilité, l'investis de mon affectivité, le colore de ma culture, de mon vécu, il fait partie de mon histoire et d'une certaine façon, je le fais mien; il m'appartient comme une parcelle de mon âme.
Mais pour ces raisons doit-on  veiller sur lui comme sur une relique, le figer dans le temps, l'embaumer ou le fossiliser, lui refuser tout changement et toute adaptation à de nouvelles conditions de vie?
Je ne reprendrai pas l'argument écologiquement simpliste: autour de vos maisons, préfèreriez-vous un champ d'éoliennes ou une centrale nucléaire? Il est trop facile de manipuler une terreur diffuse et sans doute justifiée. Mais avouons que le mot éolienne est une heureuse trouvaille linguistique. Il nous ramène à une puissance surnaturelle, en l'occurence au personnage mythique Eole, et à son outre emplie de vents (consultez à ce propos Ulysse et tant d'autres navigateurs en Méditerranée). Et dieu sait que la variété des vents en fonction de leur orientation, de leur puissance, de leur degré d'humidité etc... touche à l'infini. Ecoutez les pêcheurs de Saint-Cyprien parler non du vent mais des vents; les identifier et les nommer relèvent d'un art subtil : le Garbi, le Grec, le Narbonnais, le Sirocco, le Valencien, le Mallorquin etc, etc... on n'en finirait pas de les convoquer en meute. Mais écoutez aussi la douce et fluide sonorité du nom d'Eole : deux voyelles tout en douceur (e, o ) et une consonne dite liquide (l).
Dans notre Midi de France, j'aime la Tramontane, le Mistral ou le Cers (ce dernier désignant étymologiquement un vent qui tourne en rond,  et danse autour de vous, vous encercle). J'aime leur force brutale et leur persistance obstinée. La Tramontane propose une étreinte, un corps à corps, elle se fait matière enveloppante. Je la rencontre et l'affronte dans sa vigueur, ses excès et sa folie, je m'en revêts sur les pentes des Corbières, je m'offre ou je résiste comme dans l'échange amoureux. Elle est assaut physique, elle frappe nos corps, les interpelant ou les sollicitant. Qui n'aime pas la Tramontane ne mérite pas de vivre en ce pays sous la triple divinité: mer, vent et soleil.

Le vent de chez nous porte aspiration à l'infini : il dispense le rêve ancestral de parcourir l'espace du ciel, de s'approcher de la source solaire, de marcher sur les flots et leur mouvance sans fin ? Tels sont les privilèges que propose le vent. La terre, minuscule, rigide et fragile, n'offre que finitude et repousse le rêve d'illimité. L'enfant s'émerveille des moulinets en celluloïd qui canalisent en le colorant le passage d'un vent tournoyant. Le touriste admire la majesté des moulins d'autrefois, image d'une alliance inédite des forces naturelles et des besoins humains. Et je ne parle pas des audacieux qui, à l'aide d'engins divers, voiles, ballons ou montgolfières... véritables traits d'union entre la nature et nous, s'unissent aux forces invisibles du ciel.
Que vaut à ces moments-là l'obstination rectiligne du marcheur, animal à deux pattes collées à la croûte terrestre?
Faisons donc alliance avec le vent comme avec tout ce qui appartient à la nature. Bannissons peurs, préjugés et prétextes oiseux.

 

 

Publié dans Parle à mon Q.I.

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