Dérives (1).

Publié le par Alain Surre

Dérives (1).

DERIVES (1)

 

On se réveille un beau matin, on a chaud, on a froid, on gigote, on se tourne côté mur puis côté fenêtre et après avoir réussi quelques 360° toujours dans cette même position allongée, on se dit justement qu’il serait peut-être temps d’en changer (de position) et de passer à la station dite ‘debout’ déjà bien adoptée depuis des millénaires par les hominidés.

Habituellement, le passage à la verticalité se fait tout naturellement, sans réflexion préalable, ni conceptualisation particulière. Une fois acquise dès le plus jeune âge, cette posture se retrouve aisément, mise à part une invalidité conséquente. De même que l’on respire sans s’en rendre compte, dès le réveil matinal, on ‘attaque’ sa journée en se dressant sur ses deux guiboles, lesquelles ne demandent pas mieux, en principe, que de nous emmener hors du lieu de repos.

 

Seulement voilà : un beau matin (on dit ‘beau’ parce que de multiples rayons de soleil filtrent à travers les volets augurant une magnifique journée printanière) on se retrouve tout saucissonné dans son drap de lit avec un bout de couverture coincé autour les épaules, les pieds en éventail dépassant de cet amalgame et incapables, eux, de se positionner horizontalement sur le carrelage afin que le reste du corps puisse se retrouver, lui, à la verticale.

 

Au vu de la clarté régnant dans la pièce, la matinée semble déjà bien avancée et toujours aucune manifestation d’un quelconque assaut de la dite journée. C’est qu’en fait on n’a pas du tout envie de l’attaquer cette journée, ou peut-être devrait-on dire : après-midi.

D’ailleurs on n’a pas envie d’attaquer qui ou quoi que ce soit. Ni boulot ni vélo ni dodo : c’est le fameux ‘ni-ni’ mais là, on s’égare ! Quoiqu’un certain état d’égarement semble dorénavant avoir pris les commandes d’une mécanique ‘bien-pensante’ pensant trop ou pas assez, plutôt encline actuellement à suivre la première digression et c’est ainsi qu’on récupère toute cette mécanique dans une totale inactivité. Inactivité qu’elle n’a d’ailleurs pas l’air de vouloir quitter si ce n’est pour satisfaire un besoin naturel devenant assez urgent.

 

Bref on est debout, on en profite pour aller à la cuisine. Midi quarante, on ouvre le frigo, on le referme, on va sur la terrasse (oui, il fait beau), on revient, il est toujours midi quarante, on rouvre le frigo, on le referme : à cette heure aucune grande décision de prise.

Un pack de jus de fruit entamé traîne sur la table du salon à côté d’un vieux Télé Z et du roman en cours ‘Continents à la dérive’ (Russell Banks). On boit son petit jus d’orange et le regard s’attarde sur la couverture d’où semble surgir une énorme lune rousse au bout d’une ligne droite. On relit le titre. On le fixe intensément comme s’il en allait d’une évidence qui aurait échappé à la compréhension de l’ordre des choses. Pas de déclic majeur et pas plus envie de bouquiner, fait nouveau, qui n’augure pas d’une si belle journée que ça ! On s’affale sur le canapé. Il est toujours midi quarante (mais c’est pas la même pendule).

 

(… à suivre)

Dessin : Bernard Combes

Publié dans Les temps modernes

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