Nous sommes méconnaissables,

Publié le par Olivier Morin

Nous sommes méconnaissables,

Il y a si longtemps que nos outils sont relégués au fond de notre histoire, de notre mémoire, que nos mots ont divergé, ont navigué en d’autres compagnies, en d’autres territoires.
Nos vêtements étaient de fortune et résistants, ils sont souples et fragiles, nos membres étaient de muscles et de contraintes, ils sont de chair et de détente, nos yeux étaient des fusils noirs et vifs, ils ont le vague de l’abandon, nos pieds étaient de cuir ancien, ils sont de coton triste, nos cheveux étaient de crin, ils sont de l’algue blonde.
Comment nous retrouver, comment nous retrouver dans cette démesure, dans cet univers sec aux prises avec l’orage, dans ce dédale obscur menacé de clarté, quand les écrans de led inondent nos paupières, quand le jour est la nuit et la nuit est le jour ?
Comment nous résumer ?

Ceux de la peur du froid et de l’amour du feu, ceux de la déraison, ceux des bêtes charbonnées retrouvées dans le noir au bout de la chandelle, ceux des rivières vertes et des pierres trop lourdes, ceux des lianes tressées, ceux des œufs volés au nid, ceux des meules creusées, du flair indispensable, des tout premiers sillons, des premiers signes tracés, des toutes premières lettres, des premières prières, des pierres éclatées, des envolées de cris pour effrayer la mort, des dernières cabanes.

Comment nous regarder sans nous défigurer, comment nous reconnaître, nous sommes méconnaissables.
Nous les mains au clavier, nous les yeux à l’écran, nous de la tablette et de la domotique, nous de la peur de l’insecte, nous de la vie qui se prolonge et de la mort injuste, nous des drones, des porte-conteneurs, du trop chaud l’hiver et du froid de l’été, nous de l’instantanéité et de la distance invisible, nous de la voix portée à l’autre bout du monde, des nanosciences, nous des cailloux de Mars et des pas sur la lune, nous de l’amour virtuel et de la fille programmée, nous de l’algorithme, nous des terres rares et du lutécium

Comment nous reconnaître, si ce n’est peut-être dans cette tablette qui de l’argile aux commandements nous glisse sous les doigts comme un fil d’histoire.

 

Illustration : Krishanarj Chonat. "Mur de souris" (détail). Beaubourg.

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