Devant la page blanche.

Publié le par Michel Gorsse

Devant la page blanche.

On se sent bonne pâte. Un pinson chante sous la pluie. Le jour qui se lève révèle un ciel assombri de nuages. Pas de stress, pas d’angoisse, pas d’appréhension. Rien de farouche, d’excité. Calme blanc.
 
Un verre d’eau fraîche puis un grand café noir et amer. Ce goût d’amertume nécessaire. Le bonjour des chiens qui rentrent de leur balade matinale. La main qui sent le chien mouillé. L’heure déjà qui tourne.
 
68. Voilà ce nombre dans ma tête. Belle prestance et bonne gueule. C’est un ami qui hier m’a annoncé son anniversaire. Bourbon et vin rouge pour trinquer par téléphone. Une entorse au whisky m’a-t-il dit.
 
Un deuxième café, la première cigarette. Corsée, un goût de fer dans la bouche. Un goût de fer dans la bouche devant une page blanche. Inaliénable sensation. Quelque chose de recommencé, de toujours recommencé.
 

Une sorte de flânerie de l’esprit, blanc sur blanc. Une baguenaude dans la transparence, trouver le gué pour traverser le miroir. Un sourire, le premier mot, extravagant. Baguenaute : voyageur, promeneur des deux rives.
 
On est embarqué. On ne réapparait qu’au cinquième café et à la troisième cigarette. On entend la pluie sur l’auvent. Il serait temps de s’y mettre, de trouver la première phrase. Incipit… Hourra ! Incipit…
 
Attente désormais. Affût. Parfois c’est l’amoureux, parfois l’assassin, parfois le sage, parfois le facétieux. Qui guette aujourd’hui, qui a pris le quart ? Elle souffle ! Elle souffle ! Qui verra l’incipit sortir des abîmes ?
 
Alors elle surgit et c’est la cavalerie. Ils déboulent les mots dans son sillage. Et c’est parti pour les découvertes, les jeux de pistes, les ruses de sioux. A chaque fois la terra incognita, quelque chose de la liberté.
 
On peut rester des heures devant elle, la page blanche, en admiration. On repousse le moment d’écrire, de la noircir, autant que possible, sachant que les mots achèveront l’extase en la réduisant le plus souvent à quelques spasmes étriqués.

 

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