De la grammaire avant toute chose

Publié le par Bernard Revel

Un livre sur les langues écrit par un diplômé de l’Ecole normale supérieure doit être aussi excitant, se dit-on en le dénichant au fond du rayon grammaire, que la thèse de Camille (Agnès Jaoui) sur les chevaliers paysans de l’an mil au lac de Paladru (voir le film d’Alain Resnais : « On connaît la chanson »). Et comme il est mince, le bougre, presque invisible, il faut être un sacré rat de librairie, croyez-moi, pour mettre la main dessus, le décoincer des épais volumes qui le compressent et lui consacrer quelques minutes d’attention. Des minutes que, très vite, on ne compte plus, tant on se retrouve captif de ce drôle d’objet dont chaque page prise au hasard est un appel à la lecture. J’aurais pu le lire en entier, debout, planté là, devant le mur d’ouvrages sérieux, si un sursaut de lucidité, à moins que cela ne soit le regard sévère de la vendeuse, ne m’avait rappelé à l’ordre. Alors je suis parti, heureux d’avoir été, dans la foule des clients, le grand gagnant de la chasse au trésor caché. Car il n’y avait qu’un seul exemplaire de ce livre et je l’ai présenté à la dame de la caisse en arborant un sourire triomphal dont elle n’a peut-être pas compris le sens.

Je l’ai lu. Je le relirai. J’en parle autour de moi. Je l’offrirai. Je vous l’offre. Enfin, je vous le recommande plutôt, parce que je ne voudrais pas que vous passiez à côté puisqu’il semble que sa place ne soit pas dans les vitrines, dans les piles qui tapinent à l’entrée des magasins, et même pas, à ma connaissance, dans les suppléments dits littéraires des journaux. Ça viendra peut-être. D’autres plumes plus prestigieuses que la mienne finiront bien par tomber dessus.

Il faut dire que ce livre part avec quelques handicaps : un auteur inconnu, Jean-Pierre Minaudier, qui enseigne le basque et l’estonien ; un éditeur, le Tripode, nouveau sur la place ; un sujet, la grammaire, qui réveille des cauchemars scolaires. Mais le titre et le sous-titre incitent heureusement à passer outre : « Poésie du gérondif (vagabondages linguistiques d’un passionné de peuples et de mots) ». Poésie ? Vagabondages ? J’en suis ! Dès la première ligne, un clin d’œil à Alexandre Vialatte finit par m’embarquer dans l’aventure. Tout de suite on est emporté.

Car il ne suffit pas d’être un autodidacte passionné de linguistique au point d’en posséder à ce jour 1163 ouvrages concernant 864 langues. Il ne suffit pas de les dévorer « comme d’autres dévorent des romans policiers ». Ce « vice solitaire », il faut savoir le propager. C’est ce que réussit Jean-Pierre Minaudier. Il nous ouvre les yeux sur un univers méconnu qui, loin d’être rébarbatif comme on le pense généralement, est le meilleur révélateur des richesses infinies de l’esprit humain, tant il fourmille de beautés, de surprises, de mystères, de drôleries. Il l’écrit et le répète : « Une grammaire, c’est avant tout du rêve et de la poésie ». Et il le prouve au long de ces 150 pages en la débarrassant « de son image bien établie de pensum et d’instrument de torture scolaire » exercée par un bourreau appelé Bescherelle « qui sévit toujours, indispensable comme les dentistes mais presque aussi ennuyeux qu’une réunion de copropriété ». Vous l’avez compris : Minaudier c’est l’anti Bescherelle. Il dénonce « la dictature de la grammaire normative du français, l’une des plus académiques, raides et intolérantes d’Occident ». A ce carcan du langage correct qu’il retrouve aussi dans l’esperanto « hideux et grotesque avec son look de patois latin dégénéré », il préfère l’ouverture au monde lorsque la grammaire devient « invitation à la rêverie et à la rencontre de l’autre ».

Minaudier nous embarque alors dans le grand voyage des mots à travers le temps et l’espace, des Kwakwaka’wakws du détroit de Vancouver aux trois villages de Syrie où on peut entendre encore l’araméen occidental qui était la langue du Christ. Il nous montre, d’une ethnie à l’autre, ce que révèle de leurs mœurs la grammaire et décrit avec jubilation les tribulations des chasseurs de langue inconnue. Quelle aventure ! Savez-vous qu’en Sibérie occidentale il ne reste que quelques dizaines d’Enetses ? Ceux qui étudient leur langue sont aussi nombreux que les indigènes.

Parmi les langues qui intriguent le plus figurent les isolats, langues « sans famille », orphelines. On en a recensé 74. La plus parlée est le coréen, la plus proche de nous, le basque qui a donné lieu aux plus extravagants délires, notamment en l’utilisant pour tenter de déchiffrer des textes archéologiques, d’où quelques traductions hilarantes que cite Minaudier.

Mais ce qui le fascine le plus c’est la grande variété des moyens qu’ont utilisés les hommes pour communiquer par la parole. « Toute langue, écrit-il, recèle une vision du monde ». C’est ce qui en fait sa valeur et sa poésie. On a dénombré environ six mille systèmes linguistiques différents. Et il y a des langues de toutes sortes : les unes pauvres en voyelles, d’autres n’utilisant que de rares consonnes ou, au contraire, en comptant une centaine. Il y a des langues sans verbe être, d’autres sans verbe avoir. Dans certaines langues le sens des mots change selon le ton, les bruits de bouche (clics), l’une d’elle est même sifflée. Des langues ne distinguent pas le genre, d’autres ne comptent pas. Jean-Pierre Minaudier s’amuse à détailler cette infinie diversité. Il nous dit tout (ou presque) sur les « impressifs », les « évidentiels » et le gérondif bien sûr. Car sans lui, il n’y aurait pas de poésie.

 

« Poésie du gérondif » de Jean-Claude Minaudier, éditions Le Tripode, 160 pages, 14,70 euros.

De la grammaire avant toute chose

Publié dans CAUSE TOUJOURS…

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